Enfant, déjà au niveau des classes maternelles (ce n’était pas encore le préscolaire d’aujourd’hui !) en Haïti, on nous enseignait et nous faisait répéter que Christophe Colomb avait découvert Haïti le 5 décembre 1492. Dans notre cerveau d’enfant cela signifiait qu’Haïti jusqu' à cette date n’existait pas encore. Nous étions confus. Le mot découverte prêtait à équivoque car non seulement l’île existait déjà mais elle était habitée par des êtres humains qui avaient un mode d’organisation qui leur permettait de vivre et de fonctionner.
Sans entrer dans trop de détails, la vraie histoire nous dit que ces habitants avaient fini par disparaître à cause du régime de vie qui leur a été imposé. Leur terre, a été colonisée par ces étrangers prédateurs qui ont fait d’eux des esclaves, des outils de productions. Décimés et fauchés par la mort, le système esclavagiste d'alors a vite fait de les remplacer par une main d’œuvre plus robuste, déracinée de leur terre natale en Afrique. Haïti était devenue Saint Domingue et les indigènes et Taïnos remplacés par les Africains pour faire fonctionner à plein rendement le système de production basée sur l’exploitation à outrance et la déshumanisation d’abord de l’indigène ensuite de l’Africain déporté de son continent d’origine.
Alors, si on définit sanction comme ce qui est prévu contre quelqu’un qui viole une règle établie, il faut se poser la question à savoir quelle règle les premiers habitants de l’île et les Africains avaient violée pour que l’esclavage leur ait été imposée comme sanction ?
On oublie souvent de le dire ou de le rappeler qu’avec la victoire à Vertières de l’armée indigène sur le corps expéditionnaire français venu rétablir l'esclavage, les esclaves, les vrais insoumis avaient, en recouvrant leur humanité et leur dignité, porté un grand coup au système capitaliste occidental d'alors qui reposait sur le commerce des personnes mises en esclavage, la déshumanisation et le travail forcé. Après près de trois siècles, Jean-Jacques Dessalines a défié ce système et a redonné au concept « humanité » son vrai sens, sa dimension réelle. Il l'a universalisé. Je dis bien et je pèse mes mots, il l'a universalisé. Tel qu'il devrait être, tel qu’il aurait dû être ! " Mèsi (Merci) Papa Dessalines !"
Certains peuvent penser que j’utilise une expression forte, mais non, il suffit de lire la vraie histoire d’Haïti, pas celle écrite par les vaincus, et on comprendra que l’humanité n’a trouvé son vrai sens que dans la révolution haïtienne avec à sa tête Jean-Jacques Dessalines. C’est le premier à dire et à prendre des actions pour montrer qu’être humain n’est pas lié à une quelconque couleur de peau. Pour cela et dès le début, la nouvelle nation fière et indépendante a été sanctionnée par un embargo qui l’a isolée sur le plan international. Il fallait coûte que coûte préserver l'ordre mondial d’alors. Et Dessalines, très vite, a été assassiné pour effacer de la mémoire des peuples ce géant de l’humanité parce qu’il a osé tenir tête contre l’ordre établi qui faisait comprendre qu’un noir n’est pas égal à un blanc.
Pour faire court, j’évite d’entrer dans les détails historiques et je vais droit au but. Depuis quelques mois, à la suite d’une demande de l’ONU, certains pays ont pris des « sanctions » contre certains haïtiens qui seraient liés aux violences et à la corruption en Haïti. Dans tous les journaux et fora de discussions on ne parle que de ça. Certains sanctionnés avec l'appui de leurs partisans cherchent à s’innocenter et à justifier les mêmes sanctions contre leurs éventuels adversaires. Ces sanctions viennent s’ajouter à la longue liste d’éléments polarisateurs de la société haïtienne et ne font que diviser davantage notre société déjà déchirée et désunie. A qui profite le crime ? Il serait intéressant de poser certaines questions aujourd’hui : « Qui n’est pas sanctionné en Haïti ? Quel est l’impact réel des sanctions sur l’économie et la politique de notre pays ? Est- ce que les sanctions permettront aux Haïtiens enfin de se réconcilier pour construire leur nation ? ».
Dans ce texte, je veux considérer certains éléments déjà connus de tous pour démontrer que ce ne sont pas des Haïtiens isolés qui sont sanctionnés mais plutôt c’est toute la république ; et ceci avant même la proclamation de l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804.
Dans l’état de confusion et de cacophonie lié à la situation actuelle d’instabilité, pour gagner du temps et faute de ne pouvoir apporter des solutions concrètes aux défis de l'heure, on a eu recours aux sanctions et faire passer dans l'opinion qu’avec la mise en œuvre du régime des sanctions ciblées, les problèmes crouleraient sous le poids et l'usure du temps. Posons-nous la question : Qui, par le passé, a été sanctionné puis plus tard n’a pas été rétabli dans les services continus de ses maitres ? Je ne vais pas réinventer l’eau chaude, pour vous faire une idée générale, je vous réfère à ces articles plus ou moins récents :
1. Haïti : comment la France a obligé son ancienne colonie à lui verser des indemnités compensatoires (lemonde.fr).
2. Envahissez Haïti, exhorte Wall Street. Les États-Unis s’exécutent. - The New York Times (nytimes.com)
Les conséquences des actions décrites dans les références ci-dessus montrent très clairement qu’Haïti est une république toujours sous sanctions depuis/ ou à cause la proclamation de son indépendance. Ne nous leurrons pas lorsque les courtoisies d’entrée et de sortie de certains « serviteurs » haïtiens sont mises en pause par certains pays étrangers. Notez que je dis « serviteurs » haïtiens, je dois préciser qu’il ne s’agit pas de dirigeants aux services des haïtiens mais plutôt aux services de ceux-là même qui sanctionnent Haïti depuis toujours. Notez aussi que je parle de « mises en pause des courtoisies », oui il s’agit d’une pause car il s’agit d’une stratégie pour corriger et maitriser la pensée et l’action des serviteurs qui semblaient vouloir s'affranchir de la tutelle. Donc, une fois le rappel à l’ordre a été réalisé de façon publique et spectaculaire, ils seront rétablis dans leur titres et privilèges quand les flots tumultueux apaisés. Donc, admettez avec moi qu’il s’agit tout simplement d’une pause.
Pour paraphraser le professeur Michel Soukhar, c’est en 1904 pour la première fois en Haïti que des officiels (président de la République et chef de l’Etat et des parlementaires) ont été cités en justice et condamnés pour avoir dilapidé les fonds du trésor public. A la suite de cet événement connu sous le nom de « Procès de Consolidation », presque tous les condamnés sont revenus à la magistrature suprême de l’Etat. Était- ce un fait au hasard ou une constante dans les coutumes haïtiennes de valoriser les corrompus ? Dans la constitution impériale proclamée le 20 mai 1805, dans son article 7 on perd la qualité de citoyen haïtien si on a été condamné à une peine afflictive et infamante. Donc, nous comprenons rapidement que les fondements même de la république d’Haïti sont contre la corruption.
Pour alléger la lecture du texte, je ne vais pas redévelopper ici comment la France et les Etats-Unis ont pillé Haïti, c’est amplement développé dans les articles de références susmentionnés. Toutefois, voyons quelques détails historiques où les sanctions ont été aussi visibles.
Certains colons avaient comme présentiment que les choses allaient tourner mal dans la colonie de St. Domingue. Ainsi, en 1802, certains d’entre eux s’adonnaient à signer des faux actes de ventes de terres avec les affranchis. Raison expliquant, après les longues batailles qui ont abouti à la proclamation de l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804, que Jean-Jacques Dessalines allait prendre au 2 janvier un décret annulant les titres de propriétés faussement passés entre les colons et les affranchis. Donc la jeune nation, en plus du blocus l’empêchant de commercer avec l’extérieur, avait déjà une crise interne à gérer au lendemain de son indépendance. Le blocus, cette première sanction tue dans l’œuf tout processus de développement économique de la nation. Ajouté à cela, en 1806, l’empereur Jean-Jacques Dessalines a été assassiné et la population contrainte de taire son nom. Il n’y a pas d’autres qualifications pour ça, c’est une première d’une série de sanctions.
En 1897, soit le 6 décembre, deux bateaux allemands mouillaient dans les eaux haïtiennes pour donner une réplique à l’état haïtien qui a poursuivi, arrêté, jugé et condamné un certain Emile Luders, un ressortissant allemand. A l’arrivée des bateaux, le gouvernement haïtien avait 4 heures pour décider de payer une indemnité de vingt mille dollars, de garantir un possible retour de Luders en Haïti, de présenter une lettre d'excuses au gouvernement allemand et de saluer avec des coups de canon le drapeau allemand ou de voir la ville de Port-au-Prince bombardée. En plus d’être humiliant mais aussi il faut compter le poids que représente la coquette somme réclamée à l’époque sur la vie d’une jeune nation. Il ne s’agit pas surtout d’une humiliation infligée à des officiels mais aussi et surtout un poids qui aura de lourdes conséquences sur le développement économique d’Haïti.
En 1986, après près de trois décennies de règne des Duvalier, Jean-Claude a perdu le pouvoir en Haïti et est parti vivre sa belle vie en France. Les autorités bancaires suisses ont enquêté et découvert que les fonds que Jean-Claude a placés dans leurs banques ont été détournés du trésor public haïtien. Ils ont à plusieurs reprises parlé d’une possible restitution de cet argent au peuple haïtien, mais jusque-là, malgré la situation agonique d’Haïti, l’argent n’est pas restitué.
En 1991 le président démocratiquement élu Jean-Bertrand Aristide a perdu le pouvoir à la suite d’un coup d’état militaire. L’élection qui a porté Aristide au pouvoir devait être la dernière étape d’une transition démocratique pour Haïti. Mais les forces qui jurent de faire échec à la stabilité politique et au développement économique d’Haïti ont réussi à maintenir le pays dans ce que Pierre-Raymond Dumas appelle une transition qui n’en finit pas. Comme conséquences de cette transition, aujourd’hui Haïti est en proie à la monopolisation, à la captation de l’économie, à la banalisation de la justice, au marchandage politique facilitant toute forme de corruption, de violation des droits humains et d’enrichissement au détriment de la nation. Avec la description non exhaustive de cette réalité, nous pouvons comprendre que les mains et les pieds d’Haïti sont liés.
A côté des actions humaines qui empêchent Haïti de prendre la route du développement économique, il y a aussi les catastrophes naturelles. La plus récente et la plus catastrophique est le tremblement de terre du 12 janvier 2010 qui a fait plus de 280.000 morts, 300.000 blessés et 1,3 million de sans-abris. A la suite de ce cataclysme, la solidarité internationale s’est manifestée et ce qui restait de l’état haïtien a donné carte blanche à une commission pour collecter au nom du peuple haïtien des fonds qui devaient servir à reconstruire les infrastructures du pays. On n’a pas besoin de lunettes aujourd’hui pour comprendre que si fonds on en a collecté, ils n’ont en rien servi Haïti. Au contraire, cela a facilité le placement à la tête du pouvoir politique en Haïti des personnes, pour toute sorte de raisons, qui n’osent demander des comptes et qui, au passage, en profitent pour se donner une vie aisée au détriment du peuple haïtien.
Toutes ces considérations m’ont porté à me poser certaines questions quand, récemment, des pays étrangers ont pris des sanctions contre des ressortissants haïtiens dont certains pour avoir détourné des fonds de l’état. La grande question qu’on doit se poser est où sont placés ces fonds détournés ? Dans des banques à l’étranger ou dans des banques haïtiennes ? Dans l’un ou l’autre cas, quelles mesures pour faire restituer ces fonds au peuple haïtien qui en a grandement besoin en ce moment ?
Si la révolution haïtienne a redéfini le mot « humanité » et que cette nouvelle humanité se donne des chartes définissant les droits fondamentaux de la personne humaine, il reste et demeure qu’un haïtien aujourd’hui peine à accéder à l’éducation, à la santé, à l’eau potable, à un environnement sain et sécuritaire, à la libre circulation, etc. C’est le résultat d’une série de sanctions imposées à Haïti qui affaiblissent ses institutions régaliennes, l’empêchant de prévenir et de punir les actes de corruption comme ça doit, tuant ainsi son économie.
Au regard de ces considérations non exhaustives, nous concluons que les sanctions prises à l’encontre de certains individus sont un moyen pour occuper l’esprit haïtien, pour mieux maitriser les anciens et futurs bourreaux d’Haïti placés dans des postes pour légitimer ceux qui depuis toujours jurent d’asphyxier économiquement Haïti. Aucune de ces sanctions n’est vraiment individuelle, reconnaissons et admettons plutôt que c’est toute la république qui est sanctionnée.
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