Un État sans autorité : la faillite de la sécurité publique
La mission première de l’État est de garantir la sécurité de ses citoyens. En Haïti, cette fonction est totalement défaillante. À Port-au-Prince, comme dans plusieurs régions du pays, notamment dans le département de l'artibonite, la peur est devenue le quotidien. Des gangs lourdement armés contrôlent des quartiers entiers, dictent leur loi, extorquent, kidnappent, violent et tuent. La police nationale, un peu sous-équipée, infiltrée ou débordée, recule ou collabore.L'embryon des Forces Armées n'est pas souvent utilisé conformément à l'article 266 alinéa 4 de la constitution du 29 mars 1987 amendée le 9 mai 2011 qui leur accorde entre autres attributions celle de prêter main forte sur requête motivée de l'exécutif, à la Police au cas où cette dernière ne peut répondre à sa tâche.
Le territoire national est morcelé en zones d’influence. Des espaces sont fermés ou desertés, des routes coupées ou interdites. L’État a perdu le monopole de la violence légitime. Il n’exerce plus sa souveraineté sur une grande partie du territoire. Dans certains endroits, ni juge, ni policier, ni représentant de l’autorité publique ne peut pénétrer sans risquer sa vie. Comme plus d'un millier de déplacés au niveau de la population civile, les autorités politiques fui leurs bureaux pour aller s'installer dans des espaces restés encore paisibles dans les hauteurs de Delmas ou de Pétion-Ville. L'État n'est même pas encore en mesure de réaliser le référendum constitutionnel ou d'organiser des élection.
La justice en ruine : un système illisible et inaccessible
Dans un pays où l’impunité est devenue norme, la justice est largement dans les nuages . Les tribunaux ne fonctionnent que de façon sporadique. Les prisons débordent de détenus en détention préventive prolongée, sans jugement, parfois pendant des années. Le pouvoir judiciaire, gangrené en grande partie par la corruption, ne protège plus les faibles, mais renforce les puissants. Le citoyen ordinaire n’a presque ni les moyens ni la foi d’obtenir justice.
Des décisions de justice restent inappliquées. Les magistrats honnêtes sont menacés ou mal vus dans le système, nombreux sont les avocats qui fuient le pays pour des raisons de sécurité ou de chômage. L’impunité gangrène jusqu’aux plus hautes sphères : les crimes politiques, les massacres de civils, les détournements de fonds publics et les scandales de corruption restent sans suite. Le sentiment d’injustice devient une blessure collective.
L’effondrement des services publics : une population abandonnée
Haïti est aujourd’hui un pays sans services publics dignes de ce nom. Les rares hôpitaux encore debout ou en service manquent de tout : médicaments, électricité, personnel. Les patients meurent faute de soins. L’éducation publique est quasiment paralysé : enseignants en grève illimitée, écoles détruites par des groupes armés ou occupés par des déplacés, enfants déscolarisés par centaines de milliers. Des écoles privées et publiques sont pillées, abandonnées ou incendiées. C'est aussi le cas pour les centres d'enseignement supérieur et les universités. Les églises ne sont pas non plus épargnées.
L’État assiste en spectateur ou en observateur amorphe aux désordres des malfrats qui continuent à faire la pluie et le beau temps. Il ne collecte presque pas d’impôts, n’entretient plus les routes, n’approvisionne plus en eau, ne gère plus les déchets, ne protège plus les populations . L’État haïtien, pourtant constitué, n’est plus fonctionnel.
La souveraineté compromise : un État victime de complot international et souffrant d'un fort déficit de souveraineté
À cette faillite interne s’ajoute un déficit inquiétant de souveraineté. Depuis des décennies, Haïti dépend de l’aide internationale pour fonctionner. Des institutions étrangères, des agences de coopération ou des forces d’occupation temporaire ont parfois malheureusement remplacé les fonctions étatiques, mais avec leur propre agenda sans jamais mettre la main sur la plaie qui ne peut être guérie que par les Haïtiens eux-mêmes.
Cette dépendance chronique a aussi nourri un cycle d’irresponsabilité au sein des élites haïtiennes, prêtes à se soumettre à des agendas étrangers plutôt qu’à (re)construire leur propre État. La souveraineté du peuple haïtien est devenue un slogan creux, vidé de sa substance. Malgré tout, le peuple fait preuve de résilience et de résistance.
Une société en souffrance : l’effondrement des services essentiels. Le constat est visible. L'État négliglige ou abandonne ses responsabilités en matière de soins de santé, d'éducation, d'infrastructure ou de protection sociale. Plus de 700 écoles ferment. Environ 8.000.000 d’Haïtiens se trouvent en situation d'insécurité alimentaire.
Le plus grand drame de l’échec de l’État haïtien, c’est le sentiment d’abandon total ressenti par la population. Le contrat social est rompu. Le peuple ne se reconnaît plus dans ses dirigeants, et ces derniers n’agissent plus dans l’intérêt public. La méfiance est généralisée, l’espoir est rare.
Face à cette faillite totale, les citoyens développent des stratégies individuelles de survie : migration, débrouillardise, informalité, silence... Le civisme, l’engagement collectif, la participation politique disparaissent, remplacés par la résignation ou la révolte.
Haiti, devenu un État faible ou corrompu, un État fantoche, a finalement failli à toutes ses missions. Le rétablissement des fonctions de cet État est une nécessité vitale. Mais ce rétablissement ne pourra être possible sans une prise de conscience collective, une volonté politique forte, une mobilisation citoyenne et une rupture claire avec les logiques de prédation.
Pierre Josué Agénor Cadet, professeur d'Introduction à la science politique à l'université
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