Ainsi, Haïti se fracture en deux réalités : d’un côté, des millions de personnes qui survivent dans la peur, la pauvreté et la boue ; de l’autre, des enclaves protégées, souvent liées à des intérêts étrangers, où prospèrent une minorité déconnectée des souffrances du pays.
Stratégie de survie sur les cimes du désespoir
L’exode massif vers les États-Unis, le Chili, le Brésil, la République dominicaine ou ailleurs n’est plus une fuite, mais une stratégie de survie face à une détresse sans précédent. En République dominicaine, les expulsions forcées se multiplient, souvent dans des conditions inhumaines, sans accès à un procès équitable ni possibilité de recours.
En avril 2025 seulement, près de 20 000 personnes ont été expulsées par voie terrestre, un record mensuel, d'après l'Organisation internationale pour les migrations (OIM). Ces expulsions concernent notamment des femmes enceintes et allaitantes, en violation des normes internationales. Au total, entre octobre 2024 et avril 2025, plus de 213 000 Haïtiens ont été rapatriés en Haïti, avec une moyenne mensuelle de plus de 30 000 expulsions.
Les témoignages sont glaçants : des familles entières, déchirées, abandonnées dans des zones frontalières reculées, parfois en pleine saison des pluies, exposées aux risques sanitaires et à la faim. Ces expulsions ne font qu’ajouter au traumatisme de ceux qui fuient déjà la violence et la misère de leur pays.
Pendant ce temps, ceux qui restent sur place sont souvent livrés à eux-mêmes, pris en étau entre la violence des armes et l’indifférence cruelle des pouvoirs publics haïtiens et internationaux. Le tissu social se déchire, les solidarités communautaires s’érodent sous le poids des souffrances répétées.
Que peut-on construire sur un terreau aussi blessé ?
Politiquement, Haïti est aujourd’hui un État sans institutions fonctionnelles. Il n’y a plus de Parlement actif, le pouvoir judiciaire est affaibli, incapable de garantir justice ou sécurité, et l’Exécutif, quand il existe, est souvent manipulé par des intérêts aussi obscurs que puissants.
Le pouvoir réel ne réside plus dans les mains de ceux qui gouvernent officiellement le pays, mais a glissé entre celles de groupes armés, de clans économiques influents, de diplomates étrangers et de représentants d’ONG internationales.
Ce jeu d’ombres a vidé Haïti de sa souveraineté, laissant la population à la merci d’un système opaque, où la légitimité est un mirage et la démocratie un luxe inaccessible.
Les élections sont devenues des simulacres, des promesses fallacieuses ou n’ont tout simplement pas lieu. La Constitution idéale de 1987, source de maints problèmes depuis plus de 38 ans, ignorée aujourd'hui, n’a plus de valeur normative. La démocratie est morte de sa plus longue maladie : le mépris. Ce n’est plus un pays sans direction ; c’est un pays dirigé vers sa propre disparition. Nous n'en voulons pour preuves que les dernières actions de l'équipe au pouvoir.
Les 18 et 21 mai 2025, alors que la violence gangrénait plusieurs quartiers de Port-au-Prince et que la population réclamait à corps et à cris des mesures de sécurité urgentes, l’équipe au pouvoir a préféré s’enfermer dans des luttes internes et des manœuvres politiciennes.
Au lieu de déployer une stratégie claire pour restaurer l’ordre public, elle s’est contentée de promesses vaines, de discours creux et d’actions ponctuelles, souvent inefficaces voire contre-productives, qui ont laissé la population plus vulnérable que jamais.
Pendant que les gangs armés étendaient leur emprise, les autorités démontraient une absence inquiétante de leadership, révélant une incompréhension totale de l’urgence sécuritaire.
Une économie réduite à la survie… et au crime
Haïti n’est plus qu’une économie de subsistance greffée sur une économie criminelle : ports paralysés, routes coupées, récoltes abandonnées. Dans l’Artibonite – jadis « grenier à riz » du pays – l’insécurité a déjà fait fuir quelque 3 000 hectares de rizières, si bien que le pays importe désormais près de 90 % du riz qu’il consomme. Au total, les importations couvrent environ 80 % des besoins alimentaires de base.
Un pays vidé de sa base productive
Les chaînes locales de production se sont brisées depuis les plans de libéralisation inspirés par le FMI et la Banque mondiale dans les années 1980 : textiles à bas coût pour l’export, rien ou presque pour nourrir la population. Résultat : le secteur informel génère 60 % du PIB et absorbe 86 % de la main-d’œuvre pendant que les salaires formels s’effondrent.
La gourde sous perfusion de la diaspora
Privée de bases fiscales (5,2 % du PIB en 2024, un record régional), l’économie tourne grâce aux transferts de la diaspora : les envois de fonds dépassent 36 % du PIB en 2023 – première source de devises devant l’aide et l’exportation textile. Sans ces paiements, la gourde s’enfoncerait encore plus vite.
Ressources captées, secteurs stratégiques sous contrôle étranger
Sous-sol : des multinationales comme Newmont ou la canadienne Unigold guettent la réouverture du code minier pour exploiter or et cuivre le long de la frontière. Depuis 2006, plus de 50 permis d’exploration ont été attribués à des groupes étrangers, en sommeil faute de cadre légal mais prêts à repartir dès que la sécurité se stabilise.
Télécoms et services vitaux : la téléphonie mobile est dominée par Digicel (caraïbéenne) et Natcom, contrôlée à 60 % par le groupe militaire vietnamien Viettel.
Des contrats d’affermage privés gèrent déjà eau potable et mini-réseaux électriques dans plusieurs villes.
Commerce extérieur : l’import-export, du carburant aux denrées, est verrouillé par quelques maisons de négoce alliées à des clans politiques ; le moindre blocage de port ou de terminal par un gang suffit à asphyxier le pays.
Quand 85 % des transactions passent par l’informel
À force de méfiance fiscale et d’insécurité, l’échange informel représente plus de 85 % des opérations commerciales, selon la Banque centrale et la Société financière internationale (SFI). Dans cette économie parallèle, la kalachnikov vaut signature ; la contrebande nourrit aussi bien les gangs que certaines élites qui spéculent sur la pénurie.
Le capital haïtien est à genoux ; l’économie nationale n’est plus qu’un appendice mouvant du capitalisme global, tributaire des transferts familiaux, des cartels d’importation et des ambitions minières étrangères.
Comment bâtir un projet collectif sur un sol aussi meurtri ?
La réponse – ou son absence – dira si le pays trouve la force de refuser sa propre disparition.
Certains parlent d’un complot international ourdi dans l’ombre pour faire disparaître Haïti. D’autres préfèrent une lecture plus froide : celle du cynisme ordinaire des relations internationales, où les intérêts priment toujours sur les principes.
Mais les faits sont têtus. Depuis la rançon de l’indépendance imposée par la France au XIXe siècle – ce tribut injuste payé pour avoir osé se libérer –, en passant par l’occupation américaine de 1915 à 1934, jusqu’à la mission onusienne MINUSTAH (2004–2017), qui a laissé derrière elle une épidémie de choléra meurtrière et des enfants orphelins de pères soldats, Haïti est devenu un laboratoire géopolitique à ciel ouvert.
Chaque dollar investi, un levier de contrôle
La « communauté internationale », cette entité à la fois floue et toute-puissante, parle de paix, mais tolère, parfois alimente les groupes armés. Elle parle de démocratie, mais soutient des gouvernements illégitimes, pourvu qu’ils soient « coopératifs ». Elle parle de développement, mais finance des ONG étrangères plutôt que les institutions haïtiennes, vidant l’État de ses fonctions essentielles.
Chaque dollar qui entre devient un levier de contrôle. Chaque ambassade fonctionne comme un centre de commandement, dictant la conduite à suivre. Pendant ce temps, les grandes puissances ajustent leurs pions et leurs priorités dans un silence gêné… et souvent complice, des élites locales.
Détruire un pays ne passe pas toujours par des bombes, des missiles ou des drones. La destruction peut aussi être lente, silencieuse, insidieuse — à travers l’inaction, la compromission, la corruption, ou pire encore : l’exploitation maquillée en coopération.
Haïti est arrivé à un carrefour historique. Soit le pays retrouve le chemin d’une souveraineté réelle, portée par un peuple éveillé, animé de convictions nationalistes claires, et guidé par des leaders crédibles capables de rompre avec les logiques d’asservissement. Soit il continue de glisser vers une forme moderne de colonisation, sans drapeau étranger hissé ni soldats en treillis, mais avec des contrats opaques, des dettes à perpétuité, et des « missions de stabilisation » aux objectifs flous mais aux effets bien concrets : vider l’État de sa substance, soumettre l’économie, neutraliser la volonté populaire.
Car aujourd’hui, les chaînes ne sont plus en fer, elles sont financières, diplomatiques, contractuelles. La domination ne se dit plus, elle se signe.
Alors, une dernière fois, cette question s’adresse à vous — élites haïtiennes, nouveaux Conzés, puissances étrangères, financiers internationaux, ONG et experts de tous bords : Jusqu'où irez-vous pour détruire Haïti ?
Jusqu’à effacer toute mémoire de souveraineté ? Jusqu’à ne laisser que ruine, exil et silence ? Ou bien reste-t-il encore, au fond des consciences, un sursaut, une honte, une limite à ne pas franchir ?
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