Confondues avec les charognards qui les traquent, des populations entières en fuite, désespérées, désorientées, s’engouffrent dans des impasses en guise d'un avenir que nous sommes incapables d'ouvrir ou même d'envisager. Abandonnées à elles-mêmes, leur survie se joue au prix d'une ultra violence quotidienne trop longtemps ignorée, jusqu' à se muer aujourd’hui en une atroce guerre civile hybride aux relents de génocide qui ne dit pas son nom.
Il arrive souvent que la guerre ne soit qu'une fabrique de légitimation pour des pouvoirs en panne d'autorité. Un dispositif de production de consentement à bons frais, au détriment des secteurs vulnérables de la population. Coup classique de manipulation politique, le recours à la guerre sert souvent à détourner l’attention des vrais problèmes. Avec en prime de dresser les assujettis les uns contre les autres.
Quand elle prend pour objet l’unité nationale autour d’un pouvoir en perte d’autorité, la cible est généralement un état plus faible. La république dominicaine voisine semble vouloir satisfaire à ce paradigme, en se positionnant en sous-traitant d’un éventuel renforcement de la tutelle internationale sur Haïti.
La fabrication d'un ennemi intérieur est encore plus dangereuse, car elle tend à la dislocation de la société, en dressant les uns contre les autres, filles et fils d’une même nation. D'où la propension suicidaire inhérente à la guerre civile.
La destruction d'une communauté politique de l’intérieur est d’ordinaire l'œuvre d'un pouvoir étranger, avec le plus souvent la complicité des couches de société locales, accrochées à leurs privilèges égoïstes.
La guerre permet de rendre permanent, tout en le renforçant, l'état d'exception comme modalité de contrôle politique de population marginalisée. A la fin des années 1960 le président étasunien Richard Nixon lança sa guerre contre la drogue. Dans son viseur la communauté noire dont le militantisme remet en question l’ordre suprématiste. Ehrlichmann, conseiller aux affaires intérieures de l’époque, est très explicite à ce propos : « On ne pouvait rendre illégal le fait d'être pauvre, jeune et noir; mais en les associant à la marijuana et à l’héroïne on pouvait criminaliser leur manière de s'éclater...nous pouvions arrêter leurs dirigeants, perquisitionner leurs domiciles, interrompre leurs meetings, les vilipender chaque jour au journal télévisé.»
C’est aussi à travers la guerre que se vérifie, dans toute la finesse de sa malice, le cardinal principe de l’accumulation perverse, suivant lequel le vice privé fait le bonheur public.
Au regard de l’empressement de nos spéculateurs politiques à décarpiller le cadavre de l’Etat, leur penchant pour les violences de masse comme réponse expéditive aux conflits s’explique aisément. Il correspond au fondement thanatocratique et à leur conception jouissive du pouvoir haïtien.
Comme les vices privés font le bonheur public, le malheur collectif profite à une minorité. Plus encore que les exécutants assassins, les criminels aux mains propres sont les plus irréductibles fauteurs de guerre, les plus durs à convaincre de l’intérêt à déposer les armes. Ils sont d’autant plus enclins à la guerre, qu’ils se positionnent loin du feu, en amont, en tant que fournisseurs, et en aval, pour en récolter les dividendes.
Ces spéculateurs en souffrance, négociants en armes et munitions, profitent de la destruction des infrastructures, du blocage des routes et aéroports. Bref ce sont les véritables artisans du désastre qui naviguent allègrement entre le « Hard Power » des bandes armées et le « Sweet Power » de élites politiques festives. Ceux-là sont les héritiers de l'auto-kidnapping de 1825, ayant permis à la France d’empocher la fameuse rançon, nommée fallacieusement dette de l’indépendance. Les mêmes qui ont appelé l’occupant en 1915, pour mater dans le sang la résistance paysanne à la servitude post-coloniale de l’apartheid affranchi.
Quand le rapport des forces internes leur est défavorable, liquider le destin national en échange du secours de leurs pères étrangers, est leur sport favori. L’amère expérience est reprise de manière plus sophistiquée à l'ouverture du 21e siècle. Depuis, la base de la servitude volontaire s’est sensiblement élargie et consolidée. Le besoin d'occupation est devenu la vertu politique la mieux partagée. Au point que l’ardeur à solliciter l’intervention étrangère a débordé les relations interétatiques pour s'adresser à des compagnies de mercenaires.
Plutôt le chaos que la démocratie
Le déficit d'hégémonie de la minorité régnante, induit un déséquilibre du rapport de force interne en sa défaveur, qui ne peut être comblé que par le recours à une puissance extérieure. De la double difficulté du pouvoir affranchi à obtenir le consentement des masses et à les contenir par la contrainte, naît son besoin structurel d'occupation, et sa nature foncièrement autoritaire, avec recours à des stratégies variées de criminalisation du politique. Cela est dû au caractère particulièrement original du soulèvement populaire armé ayant conduit à l'indépendance. La peur séculaire de la démocratie haytienne s’origine de cette propension historique des masses à investir la scène politique, pour modifier l’équilibre des forces structurant le pouvoir affranchi.
A l’heure du néolibéralisme post-guerre froide, par crainte atavique de la démocratie, la libre expression de la souveraineté populaire, jugée trop subversive, est rejetée en faveur du désordre systémique comme stratégie de domination. Une fois encore, au lieu d'un contrat de société, ils ont préféré persister dans la voie de l’affaire des Suisses. Poignarder dans le dos ce peuple et ce pays, base pourtant de leur accumulation de richesses.
L’Etat bandit est préféré à l'Etat de droit, pas assez sûr pour endiguer les énergies de révolte contenues par la dictature. Le vide laissé par le démantèlement de la pléthorique milice macoute, sera comblé tour à tour par des formes variées de criminalisation du politique, jusqu’à trouver la meilleure formule d'ajustement subalterne du pays à la mondialisation capitaliste, son imbrication à l’économie criminelle transnationale avec pour corollaire la cogestion par des milices autonomes de la fonction répressive de l’Etat.
Des macoutes aux groupes armés informels, en passant par les chimères, la déchéance collective suit une même trajectoire descendante dans l’abime de la barbarie, au service de la branche mafieuse de l’ordre mondial de domination.
De la guerre comme carburant du désordre systémique
Depuis 1806 l'Etat et les catégories dont il représente les intérêts, sont en guerre permanente contre le peuple et la nation.
Parallèlement à sa multiple fonctionnalité : idéologique, d'obscurcissement des structures d’inégalité, symbolique, d'avilissement de la mémoire de 1803, et politique, d'internalisation de la responsabilité de la domination coloniale, elle traduit un subterfuge de classe, consistant à reporter sur les victimes les causes de leur malheur. Il n’est pas difficile de voir que dans les circonstances actuelles, l'option de la guerre est une manifestation évidente de lâcheté. On n’a qu’à se demander pour s’en rendre compte pourquoi il se révèle plus facile de décréter la guerre aux criminels aux pieds nus des bidonvilles, qu'à mobiliser l'appareil judiciaire contre les commanditaires nantis de la violence génocidaire ?
En plus de se déployer dans un épais brouillard où se confondent victimes et auteurs de violences, cette guerre se caractérise par une insolite démesure en inhumanité. Un bouc émissaire cyniquement construit pour pousser les subalternes à s’entretuer, miroir des frustrations et des violences contenues durant deux siècles d'apartheid, se superpose au brutalisme de la colonialité.
Tout est dans l'aveu public du CPT : les enchanteurs des venimeux serpents qui sifflent sur nos têtes sont connus, nous apprend-il, sans sourciller. La blancheur de leurs gants ne rend pas invisibles les mains expertes qui tirent sur la corde qui nous étouffe. « Menm moun fou gen mèt. »
En amont comme en aval, les profiteurs du chaos ne se cachent plus. Ils/elles sont sur toutes les tables, promouvant avec autant d'enthousiasme que de cynisme leurs intérêts inciviques, anti populaires et anti nationaux. Interlocuteurs privilégiés de tous les protagonistes, indifférents à leurs profils, ils se réservent le monopole de la négociation légitime. Leurs chiffres d'affaires ne s'embarrassent pas d'état d'âme. Qu'importe l'orientation du cœur, c'est la position du portefeuille qui définit en dernière instance l'opportunité du dialogue.
Pouvoir et contrepouvoir se conjoignent à leur table. Car il est connu que la guerre est le meilleur booster de l'économie improductive, leur spécialité. Comme un caméléon la caste parasitaire prend vite l’odeur de l'argent en adoptant la couleur de son environnement. Ils se font ainsi, il faut le reconnaitre, les champions d'un nouveau modèle économique et social et incidemment d'une certaine ouverture politique. L'échec de la transition démocratique aidant, avec elle celle d'une libéralisation sauvage, place est faite à la transnationalisation criminelle de l’économie, fondement matériel du banditisme politique. Nier les ''effets démocratiques'' de ce saut qualitatif dans le chaos administré, au sens d’une forme insolite de ruissèlement de la richesse, c'est fermer les yeux sur la mutation en cours.
Des éléments organisés de la plèbe discutent avec succès le monopole de la violence physique de l’État, contestent sa souveraineté territoriale, imposent aux nantis une certaine redistribution de ressources matérielles et symboliques.
La violence criminelle par le droit de vie et de mort qu'elle induit, leur confère, en compétition avec la force légitime, un certain pouvoir disciplinaire. Sous une forme certes nettement dévoyée, ils constituent le seul contre-pouvoir réel au pouvoir public en dégénérescence accélérée.
Comprendre, d'une part, qu’ils sont une réponse à la faillite séculaire d'un Etat artificiel dont ils reproduisent les pires méfaits, et, d'autre part, la forme mimétique inversée de la violence de classe des élites d’apartheid, ce n’est pas approuver leur mode opératoire, ni l’idéologie régressive nihiliste qui informe leurs pratiques.
Mais la guerre d’extermination qui leur est déclarée, pour masquer l’échec et la responsabilité des uns et des autres, ressemble par trop à un prolongement de la violence de classe des élites affranchies contre l’ensemble du peuple ; le retournement de la violence populaire contre elle-même, comme étape décisive d'un nettoyage ethno-social au profit de l’alliance anti-nationale-populaire.
Il en résulte un déferlement de cruauté, expression d’une haine sociale de nature nihiliste, en train de franchir un point de basculement, bousculant les limites de sa régulation par ceux qui l'ont déclenchée. Tout d’un coup, les serpents tendant à ne faire qu’à leurs têtes, se mettent à ne répondre qu'à leurs propres sifflements, volontairement indifférents aux chants des enchanteurs. L’histoire dans son ironie doublée d’un gout prononcé de la symétrie, fit surgir en effet de miroir, des deux côtés de la barricade, un monstre à neuf têtes.
On comprend dès lors que la guerre déclarée participe de la stratégie d’amplification du désordre systémique par un surcroit de débordement de violence autodestructrice. Elle doit se lire comme un nouveau saut dans le vide abyssal qui continue d’engloutir la nation haïtienne. De la gazoline pour alimenter la mécanique génocidaire.
Au lieu de s'arrêter à ce qu’elle prétend nous donner à voir, une intensification de la conflictualité sociale, elle est plutôt affirmation de l'unité dialectique et de la solidarité des deux pôles de la contradiction.
En effet moment paroxystique de la violence, la guerre civile conjoint en une seule dynamique tous les types de violence en circulation dans la société. Elle permet ainsi leur indifférenciation dans une parfaite confusion. Que ce soit celle de l'Etat qui devient tout à fait aveugle dans ses actions répressives. L’usage de drones kamikaze dans les bidonvilles dans l'indistinction la plus sauvage, fait pendant avec la brutalité contre les manifestants victimes de l’action des Gangs. Que ce soit au niveau du rapport groupes armés informels /société civile, où, parallèlement, le Bwakale rapproche dans un même élan de barbarie citoyens aux abois et criminels persécuteurs.
La guerre un point de basculement de la menace existentielle
Le fléau de la violence meurtrière armée, clairement d'origine anthropique celle-là, est une reprise amplifiée de la leçon du séisme du 12 janvier 2010 qui nous enjoignait de changer de cap. Dans notre insouciance et indifférence, le modèle recraché à l'occasion, poursuivi à l'identique, s'effondre de manière apocalyptique sous nos pieds. Arrivé au seuil critique d’irréversibilité, le moindre geste dans la mauvaise direction conduit au point de basculement.
Un pouvoir incapable d'imposer la paix n'a d'autre choix que de se construire une légitimité pour la négocier ne serait-ce qu'avec le diable. Dans le cas contraire, l'alternative honorable est de laisser à d'autres le soin de le faire. S'accrocher au pouvoir au prix de s'allier avec le diable étranger pour éviter les démons locaux, conduit inévitablement à s'accoquiner tour à tour avec les deux, sans aucun débouché politique en faveur de la population. C'est s'enfermer dans le labyrinthe du mal que l’on prétend écarter. Se compromettre à marchander au prix fort par à coup de bouts de trêves concoctés en toute opacité, en dehors d'une vision de paix globale, ne fait que renforcer la dynamique du désordre systémique.
En plus d'assécher, à travers la corruption, le fameux budget de guerre, ces transactions sans perspective, contribuent à reproduire à l'infini les conditions de l'insécurité, tout en enfermant les acteurs dans la logique de légitimation du double banditisme, par intrication de la criminalité organisée dans la structure de l'Etat.
Si à la rigueur on pourrait se résoudre face à un ennemi extérieur plus puissant à faire appel à des mercenaires étrangers, la liquidation de la souveraineté nationale à des entrepreneurs privés de la violence armée, pour nous protéger de nous-mêmes, dépasse les limites de l’indécence
Un pouvoir qui ne peut faire face à travers les institutions à une violence intérieure, n’a que deux choix : composer avec la force qui défie l’autorité de l’État pour rétablir la normalité de l’ordre social ; ou remettre le pouvoir à ceux capables de réaliser la paix. On ne fait pas la guerre contre une partie de sa population avec le concours de forces étrangères, même légitimes, voire en recourant à des aventuriers transnationaux. En outre cette dernière option suggère un aveu d'isolement international du pouvoir en question, incapable de se renforcer dans le cadre normal de la coopération interétatique.
Il s’avère que partir en guerre dans ces conditions c'est s'aventurer sur le champ de déshonneur, si ce n'est pure démagogie. Entreprise de toute façon irresponsable, dangereuse et doublement lâche : vis-à- vis d’un ennemi intérieur dont on admet la supériorité ; et à l’égard de la population envoyée à la boucherie, réduite les mains quasi nues à lutter pour sa survie contre une violence criminelle nihiliste, face à laquelle l’État lui-même a démissionné.
La guerre, ce sont d'irréparables vies humaines perdues à jamais. Et pour les survivants, des estropiées à vie dans leurs corps et/ou dans leurs esprits. C’est la destruction de l’avenir des générations de demain, par celle d’aujourd’hui par manque de courage, erreurs ou irresponsabilité.
Qui aura la force de construire la paix ?
En l’absence d'un courageux plan global pour la paix, prenant sérieusement en charge les revendications historiques des couches trop longtemps exclues, et des négociations immédiates sur les conditions de contenir la violence des groupes armés criminels, on continuera à accentuer les effets catastrophiques de l’effondrement général en cours. Cela demande de prendre la mesure de la menace existentielle suspendue sur notre destin de peuple, et, de se mettre à la hauteur des défis multidimensionnels auxquels nous faisons face.
A rebours de la lâcheté des armes, il importe de faire monter la sourde clameur de la paix, à laquelle aspirent au plus profond d'eux-mêmes, victimes et auteurs de violences de cette violence génocidaire.
Mieux qu'abandonner le chemin de la guerre de masse, la paix à bâtir est avant tout un état d'esprit. Celui qui enjoint de traiter les conflits par le dialogue informé du sens de l'intérêt collectif au bénéfice de chacun et de tous. Chaque calamité est une leçon qui non apprise est condamnée à se répéter.
Seuls ceux/celles ayant la force de renoncer à la lâcheté des armes retrouveront le courage de bâtir la Paix et obtiendront la double légitimité au fondement de l'autorité politique haytienne. Renoncer à la lâcheté des armes en manifestant le courage de la paix qui seul confère la légitimité et l'autorité nécessaire pour accompagner le peuple nation haytien dans l'accomplissement de sa mission historique.
Viv ansanm dites-vous !!!
Sous l’instigation, dit-on, d’un malicieux diplomate, les poussant à se fédérer, les chefs de Gang choisissent de nommer leur coalition « Viv Ansanm » (Vivre Ensemble). Il faut toujours s’efforcer de prendre au sérieux le nom qu’un haïtien se donne, à côté de celui de son parrain. Rejeter sans examen le discours par lequel lesdits bandits tentent de se légitimer, n'est pas moins démagogique que ce discours lui-même. Posture lâche d’une pensée qui tremble à l’idée de s'aventurer hors de la zone de confort de la doxa.
Ce conformisme cognitif préfère l’apologie de la guerre et le comptage morbide des cadavres et mutilés des drones kamikazes. Comme si un bilan positif des dégâts dans un camp pouvait compenser cette descente collective dans la barbarie.
Idéalement, vivre ensemble est une revendication d'intégration, un cri à la fois de négation de l'exclusion et la production de son contraire, la convivialité. Toutefois du lieu de son émanation, il se donne à lire à la fois comme une menace et une invitation. Menace de forcer la porte trop longtemps cadenassée du vivre ensemble et de la mobilité sociale ; invitation à dépasser l’apartheid pour construire une société d’égaux. C'est pourquoi le concept est paradoxal et à double sens. Ensemble signifie aussi bien un repli sur soi qu’une ouverture à l'autre. Justement cet autre qui s'est enfermé en excluant la majorité. A bien méditer, il s'agirait d'une demande d'accès à l'égale dignité citoyenne, pour participer ensemble à la construction d'une société pour tous.
À ce titre, elle se situe, malgré l'évidence des apparences contraires de son expression, due à son dévoiement manifeste, dans le sillage du processus émancipateur haïtien.
Oserions nous franchir la limite du scandale en postulant que, dans son inhumanité même, ce débordement de cruauté est un ultime appel à humaniser la société haïtienne ? Et par voie de conséquence, la déclaration de guerre des tenants de l’ordre établi, la manifestation extrême de surdité à cet appel désespéré ? L'acte du bourreau qui, jusqu' au bout, ne sait écouter que sa propre voix, lui dictant de persister dans son œuvre implacable, incapable de voir autrement le condamné, qu'en vulgaire criminel.
Est fallacieuse et dangereuse, la négation de tout lien de causalité entre les conditions infrahumaines de la majorité de la population, et l'émergence du phénomène des groupes armés informels criminels. Fallacieux de prendre raison de l'existence de pauvres résignés pour contester le fondement social de la révolte. D'ailleurs ne les accuse -t-on pas aussi de collaborer avec les assassins quand c'est d'eux qu'ils reçoivent dans la plus honteuse indignité ce que l'Etat et la société leur ont refusé ?
Le choix d'une vie criminelle comporte des risques que le premier venu n'est pas prêt à courir. Plus que de moralité, il s'agirait de calcul stratégique qui tombe pour la plupart en faveur du non-engagement. Sinon on verse dans l'apologie de la résignation, de la peur comme vertu « kapon antere manmanl ». Beaucoup de captifs se sont accommodés jusqu'à la fin à l'esclavage. Est-ce à dire que ceux qui l'ont combattu, l’ont fait par convenance personnelle, sans lien avec leur situation matérielle d'existence ? Au risque de l'indécence morale, personne ne devait s'estimer légitime à déterminer le bon comportement des damnés de la terre, à partir de sa propre hiérarchie de la souffrance. Véritable affront de biens lotis à celles et ceux qui jonglent avec la vie au quotidien au bord d’un gouffre existentiel ; proches de rien si ce n'est de la mort, qui n'a pas de jour. Éloignés de tout espoir de vie normale, ils grillent dans l'instant leur humanité et la nôtre. Quand ils résolurent à prendre, en sortant les griffes, ce qu'en vain ils quémandaient, on découvrit horrifié qu'ils avaient perdu toute humanité. On se perd alors en conjecture pseudo-savantes, pour prononcer des réquisitoires à charge contre ces vampires extra-terrestres, animés uniquement par le gout du sang. Il est plus commode de les considérer comme de dangereux déviants psychopathes « Tèt pa dwat » que de questionner les structures d’inégalités qui servent de terreau au banditisme.
Le danger de nier les causes sociales du phénomène, est de ne jamais les adresser, préférant des réponses expéditives. L'inconvénient de ce recours à des expédients est d'amplifier les conséquences en termes de désastres humains et matériels.
Viv nan san. Vivre dans le sang
La violence des Gangs ne se comprend pleinement que dans son articulation contradictoire avec la violence séculaire de l’Etat post-colonial anti national et anti populaire. Elle exprime le moment d'agonie du pouvoir disciplinaire d'apartheid affranchi, auquel elle a vocation à se substituer en s'y opposant, tout en reproduisant les principaux traits et mécanismes d'assujettissement des plus vulnérables. Mise au service du système, elle est le principal garant de sa prolongation interminable en son état actuel de décomposition finale.
Le péché impardonnable de la dictature duvaliériste, expression tropicale de totalitarisme périphérique, fut d'avoir appliqué à des couches privilégiées les méthodes réservées à l’assujettissement des masses populaires. Comme le dit Césaire à propos du nazisme, le seul reproche fait à Duvalier, ce n'est pas son autoritarisme en général mais l’élargissement indiscriminé de la sphère d'administration de sa barbarie.
Avec les groupes armés informels de la criminalité transnationale, les digues sont en train de totalement se rompre. Le caractère fragmenté de la violence déployée, en l’absence d'un chef charismatique capable d’un minimum d’ordonnancement, risque par effet papillon à tout moment de rendre le chaos ingérable. D'où l’ultime effort de l’international de les fédérer dans une structure identifiable, le fameux « Viv Ansam », co-dépositaire désormais de l’agenda politique.
Alors qu’elle paraît se diriger contre lui, la violence des groupes armés informels est en fait en prolongement direct de celle séculaire de l’Etat contre la société. Et à rebours du narratif officiel, la guerre décrétée du pouvoir contre les acteurs armés non étatiques, s’inscrit, elle aussi dans la même dynamique. Loin de viser à protéger les citoyens, elle n’est qu’accentuation de la guerre contre le peuple par d’autres moyens. Une opportunité historique de franchir une nouvelle étape dans le projet d'extermination des descendants des va-nu-pieds de 1803.
Le paradoxe est, qu’en même temps, elle se fait contestation de ce qui ne survit que par sa présence, participant ainsi de sa négation. Raison pour laquelle cette négation n'est porteuse d'aucune alternative, bloquée qu'elle est au premier moment de la contradiction, sans vocation à la dépasser. Enfermée ainsi sur elle-même, elle tourne en boucle en s'intensifiant, ne s’ouvrant sur aucune perspective de débouchée politique.
En d'autres circonstances on parlerait de constitution de contre-pouvoir dans les marges et les replis de l'ordre établi. Mais quand ce dernier s'effondre, remplacé par le chaos systémique, centre et périphérie se confondent, la contestation même, devient un dispositif de prolongement de l'agonie.
On constate alors une solidarité et une interpénétration des forces en confrontation, sans pouvoir distinguer le légal de l'illégal, le licite de l'illicite, le bandit du gendarme. Subventionnés par les caisses publiques, les gangsters débauchent des policiers avec qui ils partagent recettes de péage, ou rançon de kidnapping. Pris au piège du désir de leur bourreau, ils acceptent pour commanditaires les responsables de leur malheur.
Sans nul objectif politique assigné, tout acte de résistance devient contreproductif, absorbé dans le trou noir du désordre systémique. Des brigadiers, héros éphémères d'une résistance de survie, sont la cible des '' forces de l'ordre'' quand ils manifestent contre l’insécurité. Tandis que les marches imposantes des acteurs armés, qu’on devra se résoudre à qualifier de paraétatiques, se déroulent en toute quiétude au son d'une musique populaire entrainante. Quand le réel va de travers, les catégories d'analyse classiques plutôt qu’à le rendre intelligible tendent à l'embrouiller davantage.
Parmi les effets de l'effondrement, les collapsologues retiennent un événement particulièrement marquant, le basculement de la conscience collective : La société dans son ensemble entre dans une zone grise en-dessous du bien et du mal. Plus de repères normatifs, parallèlement aux dysfonctionnements institutionnels, les codes moraux se distendent, les liens sociaux se disloquent, laissant place au débordement anarchique de pulsions morbides.
Dans cet épais brouillard où tout apparait sous un joug monstrueux, aucun signe d'empathie ne vient troubler l'esprit de vengeance qui anime les uns et les autres. Celle des acteurs armés infra-étatiques, contre l'ordre social injuste qui a fermé toute option de bien être aux mal nés. Celle des victimes de la double violence légale et criminelle du régime d'apartheid.
En temps d’apocalypse il n'y a pas de cause juste, ni d'amis ou d'ennemis ; c'est le « chen manje chen », la confrontation du mal contre le mal. Seuls gagnent les plus morts. Le calme, la douceur, les relations humaines, sans oser parler de l’amour, tout cela disparait sous le vacarme, la puanteur et la peur de la confrontation des ombres. Quand les traditions n'ont plus de valeur que bassement utilitaire, l'âme de la nation s'éteint, avec elle, celle des individus en dislocation.
Alors derrière le merveilleux récit d'émancipation, on découvre l'horreur d'une dystopie. Le soulèvement des âmes se révèle être une révolte de zombis, remportant une victoire à la Pyrrhus, l'ennemi arrêtant à mi-chemin la course vers le précipice. Car dans les bas-fonds de l'inhumanité, c'est une lutte à qui perd gagne, au fait sans vainqueur, tous vaincus par la haine, la sauvagerie, l’animalité. Au lieu de rassembler, la ressemblance semble un critère décisif d’inimitié.
À défaut de proposition d'alternative au chaos, fusent de part et d'autre des discours de haine. La détestation réciproque trahit un fond de solidarité dans le mal. Le mal, cette pourriture qui prospère dans l'obscurité, qui n’est forte que tant que nous sommes endormis.
Dans cette ambiance d'horreur, seul est recevable l'appel à l'escalade de la terreur. La course aux engins meurtriers tient lieu de sagesse politique voire de stratégie révolutionnaire. Il en résulte un véritable brouillage des critères de définition de l’ennemi. Puisque de camps il n’y en a plus à proprement parler, c’est le retour à l’état de nature, la guerre de tous contre tous.
Les forces répressives de l’État ne savent plus distinguer, même en leur rang, les amis des ennemis. Au sein de la population se généralisent les exécutions sommaires au faciès, conférant à la guerre son penchant génocidaire. La misère qui s’imprime sur les visages, sert de critère de sélection des victimes de la violence aussi bien légitime que criminelle. D'autant que celle-ci n'a pas perdu sa couleur ni son odeur dans ce régime d'apartheid post-colonial en décomposition cadavérique.
Les appareils idéologiques quant à eux, à l’heure du numérique, ont tout le mal du monde à contrer le narratif desdits bandits, qui déploient un argumentaire social dont la pertinence se nourrit de la perte totale de légitimité des tenants du pouvoir.
À défaut de véritable autorité, ils règnent par la terreur, la peur combinée à la corruption clientéliste. Surfant eux aussi sur la misère des pauvres gens tenaillés par la précarité et le dénuement, à l’égard desquels ils exercent une indicible férocité, l’hyper violence post coloniale dans sa forme la plus extrême.
Le coté le plus sombre de la Farce, celui qui prospère sur les débris apocalyptiques des souverainetés ensevelies, orchestre les désastres et s'en nourrit, sait assimiler aussi les éléments régressifs des différentes cultures. Les identités meurtrières sont mises à profit pour maximiser l’efficacité des dispositifs de domination. Depuis Duvalier avec la mafia, aujourd’hui à travers les groupes armés informels, l'alliance de la modernité et de la tradition permet de capturer, de dévier et d'instrumentaliser l’énergie de révolte des subalternes.
Bien ancrés dans la tradition et le vécu populaire, sans le caractère affreusement atroce de leur mode opératoire, ils auraient longtemps largement gagné la dimension communicationnelle de la guerre. En outre l’adoption dans un élan pulsionnel mimétique des goûts morbides des élites consuméristes dégénérées, de leur mode de vie, basé sur la passion du lucre, et leur vision du monde, a sensiblement discrédité le narratif revendicatif des chefs de gangs. Pas plus que les politiciens, ils ne peuvent se prévaloir d'aucune représentativité populaire, en termes d'adhésion à un leadership librement accepté.
Le hideux spectacle des personnes expulsées de leur quartier, entassées dans des abris de la honte, suffit à discréditer l’action des groupes armés informels dans la prétention de certains de leurs chefs à enfourcher la monture des héros de Vertières.
Objectivement ils se révèlent être des mercenaires locaux à la solde du projet de destruction de la nation. A l’instar des oiseaux de proie dressés par un chasseur, leur degré d’autonomie ne dépasse pas la longueur de la ficelle attachée à leurs pattes.
Déterminés par les conditions initiales de leur genèse, la portée de leurs actions est d’avance fixée par les ordonnateurs du chaos systémique dont ils dépendent pour la reproduction de leur capacité de nuisance. Ils sont pris dans les filets du système qui les a réduits à l’inhumanité pour en faire ses plus dévoyés serviteurs inconscients.
L’hyper violence post coloniale dans sa forme la plus extrême.
À qui la paix et la justice font peur ?
Parler de paix et de sortie de crise fait peur, car cela bouscule tous les calculs de rentabilisation du désastre, soit de la part de soi-disant justiciers nihilistes ou sous le fallacieux prétexte de lutte contre l’insécurité.
Les commanditaires ne fournissent pas seulement des moyens de destruction, mais aussi vision du monde et modèle de consommation aux exécutants. Aveuglés par le désir mimétique, ces derniers, ultimes dindons de la Farce, ont accepté pour parrains les fossoyeurs de leur vie. Alors, obnubilés qu'ils sont par les goûts et les dégouts de l’autre, même leur colère leur échappe, déviée, instrumentalisée et rentabilisée par le système qu'ils prétendent combattre.
Malheureusement dans cette aventure insensée, ils se sont faits capturés avec la part d'héritage ancestral qu'ils ont peiné à conserver tout au long de leur abjecte exclusion. Savoir interdit, que seule la noblesse de l'idéal d'émancipation épargnait d'un trop pesant karma. Détourné de son but vers une cause sombre, sans perspective, les bornes de l’horreur ont été rompues, laissant surgir les pires démons infernaux. Opprobre qu’ils ont étendu sur l’ensemble de la nation avec le statut de terroriste fraichement décroché.
Désormais personne ne peut se prévaloir de nulle distinction de naissance, de rang ou de mérite. Chacun touché à un degré ou à un autre de l'abjection de tous. Qui ne s'avilit pas en négrier de ses semblables, kidnapping et autres barbaries, se déshumanise en Bwa Kale ; tout le monde assuré de la justesse de sa cause, en pleine déchéance.
Se mentant à eux-mêmes, ils feignent de se libérer, en se nourrissant de la main qui les écrase. Au fond ils savent que leur cri de rage n'est que le râle final de leur affreuse agonie. Une ultime chute désespérée dans les profondeurs abyssales de la décrépitude humaine.
On pourra toujours danser et chanter ou se lamenter et pleurer, selon l’identité sociale des cadavres ; nul ne sait jusqu'où la coupe sera pleine. Suivant une conception étriquée de la justice, à géométrie variable, et d'une morale sélective, les victimes sont reparties en martyrs à honorer et boucs émissaires à outrager. En dehors de toute considération éthique partagée. Avec la disparition d’un socle de valeurs commun, emporté par l'effondrement général, même le respect dû aux morts, pourtant enraciné dans notre culture, a fondu comme beurre au soleil. Certaines croyances soutiennent que les animaux reçoivent leur impulsion de l'intention des hommes. Avant que les chiens se mirent à manger les cadavres abandonnés avec désinvolture dans les rues de nos bidonvilles, les humains avaient déjà perdu le sens de leur dignité.
L'échec de la transition démocratique a démarré avec l'erreur de croire que le chemin de la lumière passait par les cimetières. Pensée au mépris des cadavres de la ruelle Vaillant, la percée louverturienne ne pouvait s'ouvrir sur la région des aigles mais fatalement s’abimer dans les sombres repaires des chauves-souris. Au-delà de tout positionnement partisan, la chance de réussite de la phase actuelle de transition reste tributaire d'une exigence de justice, faute de quoi elle demeurera dans l'impasse. Parmi tous les cadavres à ne pas traverser impunément, celui d’un président légitime crapuleusement assassiné, est grevé d'une charge symbolique considérable. Une nation, une société, un pays qui ne trouve aucune cause transcendant les clivages politiques autour de laquelle se rallier, est condamnée à l'errance.
Toute initiative qui ne peut faire la lumière sur le magnicide du 7 Juillet est incapable d'éclairer la voie de la transition. Car conduite par les artisans du coup d'Etat, elle aura pour souci permanent et prioritaire d'assurer le cercle vicieux de l'impunité. Laquelle ne va jamais sans la corruption des institutions ainsi que des agents de la fonction publique. Qui dit impunité entraine le dysfonctionnement général de l’Etat, même en temps normal, à partir de son point névralgique, la justice. Ainsi que la paix, seule une justice globale répondra aux exigences de l’Ethique et de l'Équité. Le focus sur les victimes de la violence des Gangs ne doit pas cacher celles de la violence systémique séculaire. D'autant que les deux souvent se recoupent pour frapper les mêmes catégories sociales.
Nonobstant ceux qui ont " réussi" leur échappée individuelle par la voie criminelle, le gros des troupes n'ont fait qu’ajouter un surcroit d'opprobre à leur misérable existence.
Le fléau de la criminalité est à penser en affinité élective avec le séisme du 12 janvier. Un cataclysme duquel l'ensemble de la nation victime devra se relever. En prenant avec courage, le chemin de la paix et de la justice.
En guise de conclusion
Les « Zany », anges d’en bas, ont grillé leurs ailes dans les feux artificiels du paradis consumériste. Leur lumière éteinte, ils chutent de la région des aigles pour s'engluer dans les miasmes des déchets de la civilisation thermo-industrielle. On croirait qu'un mauvais génie s'est mis à dérouler notre histoire à l’envers.
Au moment où le centre symbolique névralgique de l’égrégore national est entamé par l'intégration forcée de certains sites de l’Artibonite dans la sphère de déferlement des Gogs/Magogs, on approche de la fin de cette étape du cycle apocalyptique.
Quand l’errance frôle la dérive anthropologique irréversible, surgit un héraut ou un ensemble de voix pour rappeler la Voie. Moment critique où se joue l'inscription du nom du peuple dans le livre de vie. Car il s’agit de s’assurer, que, de la nécessaire destruction de ce monde d’horreur, ne surgisse le néant. Ou faire en sorte, que même de ce néant, l’Esprit, pris de vertige, s’éveille à lui-même et s’échappe de la prison de la sèche rationalité instrumentale.
Le moment est venu pour l’énergie de révolte accumulée tout au long des siècles d’esclavage, de connaitre une mutation qualitative par l’alchimie de la Lumière de l’Imam, et de déferler en une avalanche purificatrice des consciences engluées dans les ténèbres de l’aliénation coloniale. Pour que l’Haïtien cesse en fin de prendre son propre être pour objet de sa honte.
Surgi contre toute attente de façon fulgurante de l’abysse plantationnaire, Haïti doit se hisser à la hauteur d’un nouveau défi existentiel autrement subtil et complexe : intensifier son acte d’être historique issu de Bwa Kay Imam et « bifurquer » du chaos systémique de la mondialisation.
Papa Loko w se van pouse n ale…L’Esprit est comme le Vent, nul ne sait d’où Il vient et où Il va.. Jean 3:8.
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