Je me souviens d’une conversation avec un ami indépendantiste.
Nous parlions de souveraineté après la parution du livre de Jean-François Lisée Lévesque/Trudeau : leur jeunesse, notre histoire. Lui, affichant une conviction ferme avivée d’un éclat d’impatience, répétait que le Québec devait franchir ce pas, tôt ou tard. Avec une ironie mordante, je lui rappelais que ce mot n’avait pas la même résonance selon l’histoire que l’on porte.
Au Québec, l’indépendance reste un horizon tranquille, une idée fragile qui s’écrit dans des débats parlementaires, des votes et des référendums, toujours remis à demain.
Pour Haïti, l’indépendance fut une bataille gagnée dans le sang, un cri qui a arraché sa légitimité à la force des armes. Ici, une aspiration sans cesse différée. Là-bas, une urgence vitale face au Code noir.
Cette conversation m’est revenue brutalement un matin, en lisant sur mon écran que la STM avait choisi de nommer une station de métro « Vertières ». Geste simple, mais lourd de mémoire. Car nommer une station, c’est graver dans la ville un fragment d’histoire, obliger le citoyen distrait à croiser chaque jour un héritage.
Vertières, ce n’est pas un mot anodin. C’est un mot qui nous renvoie au 18 novembre 1803, au dernier souffle d’un empire qui s’effondre face à des esclaves. C’est Dessalines dressé contre Napoléon. En inscrivant ce nom dans le ventre du métro, Montréal rappelle que mon Québec se nourrit de récits contrastés, parfois inattendus, comme l’ajout d’un morceau de ????? dans la poutine.
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J’ai ouvert mon vieux manuel d’histoire pour revoir les images de cette bataille. Je me suis demandé, naïvement, si Vertières pouvait dialoguer avec une autre scène historique : les plaines d’Abraham. Le 13 septembre 1759, Louis-Joseph de Montcalm s’écroule, la Nouvelle-France bascule sous la domination britannique. Le 18 novembre 1803, Jean-Jacques Dessalines triomphe, et Haïti entre dans l’histoire en arrachant, à feu et à sang, son indépendance.
Évidemment, comparer les plaines d’Abraham et Vertières revient à risquer l’anachronisme. Deux contextes, deux histoires, deux mémoires. L’un marque une défaite, l’autre, une libération. Mais les juxtaposer, c’est apercevoir un fil : l’émancipation des peuples face à l’effacement. Ici, la défaite fut suivie d’une longue stratégie de survie, d’une résistance discrète. Là-bas, la victoire fut fulgurante, irréversible, mais au prix de l’isolement international.
Nommer une station Vertières, c’est donc plus qu’un clin d’œil à la communauté haïtienne de Montréal. C’est un geste polémique et solennel. Polémique, parce qu’il déplace le récit dominant de la mémoire québécoise, encore trop souvent concentrée sur ses propres blessures d’indépendance. Solennel, parce qu’il propose un espace commun : une mémoire qui ne nie pas les différences, mais les met en résonance.
Je m’imagine en 2031, un samedi matin, descendant à la station Vertières. La lumière traverse de grandes vitres, glisse sur des mosaïques qui racontent la ville en éclats colorés. Plus loin, d’autres stations portent les noms de Mary-Two-Axe-Earley et de Madeleine Parent : luttes féministes, résistance à la Loi sur les Indiens. Chaque arrêt devient un autre Refus global et une halte de mémoire.
Au milieu de ce réseau, deux enfants lèvent les yeux vers le panneau interactif où s’affiche le nom de la station. « C’est quoi, Vertières ? » demande l’un. « C’est une bataille où on s’est battus pour être libres », répond l’autre, avec une fierté héritée d’une mémoire qu’il ne comprend pas encore tout à fait. Dans leurs yeux givrés et lumineux, je lis la promesse d’une transmission.
Voyager des plaines d’Abraham à Vertières, ce serait traverser, en quelques arrêts, deux visions du monde : la douleur d’une défaite et l’apogée d’une libération. Entre les deux, tout un pays en devenir.
Le métro deviendrait une métaphore de l’histoire : un réseau de couloirs reliant des noms qui racontent, à leur façon, le poids et la beauté de nos mémoires collectives.
Si nous acceptons de les mettre en dialogue, ce n’est pas pour les confondre, mais pour mieux comprendre ce que chacune enseigne sur la liberté. Le Québec n’a pas connu Vertières, mais il en porte l’écho à travers ses enfants d’origine haïtienne, ses rues, ses cuisines colorées. Haïti n’a pas connu les plaines d’Abraham, mais elle reconnaît la résonance d’une douleur de la défaite d’un OUI face à un NON.
La station Vertières n’est pas seulement une halte sur la ligne bleue. Elle devient un signal, une invitation. Elle nous rappelle que le vivre-ensemble québécois n’est pas une formule abstraite : c’est un projet fragile, mais nécessaire, qui se construit en reconnaissant que nos mémoires, si différentes soient-elles, peuvent voyager côte à côte, dans les mêmes wagons.
Orlando Ceide
Sociologue,
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