Il est temps de regarder Haïti droit dans les yeux. Ce pays, berceau de la première république noire, symbole d’émancipation et de courage universel, semble aujourd’hui s’être détourné de son destin historique. Si les crises politiques, économiques et sécuritaires se succèdent sans relâche, c’est en grande partie parce que notre élite — politique, économique, intellectuelle et religieuse — a failli à sa mission. Non pas par manque d’intelligence, mais par excès de mirages. Ce que nous vivons n’est pas seulement une faillite de l’État, mais une faillite de la conscience nationale.
I. Le bovarysme haïtien : un mal de l’âme collective
Le mot bovarysme, emprunté à Gustave Flaubert, décrit cette tendance maladive à se rêver autre que soi. Depuis l’indépendance, une large partie de notre élite s’est enfermée dans cette posture d’imitation, refusant de se reconnaître dans le peuple, cherchant à singer l’étranger plutôt qu’à comprendre les réalités du pays. Cette élite, souvent formée à l’extérieur, n’est jamais revenue mentalement. Elle a préféré bâtir des “Haïti imaginaires” dans les salons de Pétion-Ville ou les couloirs feutrés des ONG, pendant que la vraie Haïti — celle des mornes, des plaines, des marchés et des écoles en ruine — sombrait dans l’oubli.
Ce bovarysme collectif a tué l’élan de création nationale. Il a fait de la réussite individuelle un substitut au progrès collectif. Il a transformé la politique en spectacle, la fonction publique en commerce, l’intellect en posture.
II. Une élite sans projet, un peuple sans boussole
Les dirigeants d’Haïti — qu’ils soient politiques, économiques ou académiques — semblent souvent incapables d’articuler un projet de société qui dépasse la gestion de l’urgence.
L’absence d’une pensée stratégique à long terme, d’une vision collective et d’une solidarité interclassiste a engendré un pays sans cap. Pendant que les uns s’enrichissent dans l’informel et les trafics, les autres s’enfoncent dans la misère, sans horizon.
Roger Gaillard l’avait déjà noté : « la classe dirigeante haïtienne ne dirige pas, elle consomme le pouvoir. » Cette vérité reste d’une actualité criante. La politique est devenue un moyen d’ascension, non un instrument de transformation. L’élite économique, quant à elle, a troqué l’investissement productif pour la rente facile et l’importation. Quant à une partie de l’élite intellectuelle, elle s’est parfois réfugiée dans la critique stérile, loin de l’action et de la construction.
III. Pour une nouvelle élite nationale
Haïti a besoin d’une nouvelle élite, non pas héritière, mais refondatrice.
Une élite qui renoue avec la dignité du service public, qui assume la responsabilité d’être la tête pensante d’une société blessée mais vivante. Une élite enracinée, qui ne méprise pas le paysan ni l’ouvrier, mais les comprend et s’en inspire.
Une élite qui parle le langage du réel, non celui des privilèges.
Cette nouvelle élite devra se nourrir d’une triple exigence :
- Morale, en remettant l’éthique au cœur de la gestion publique et privée ;
- Civique, en réconciliant l’État et la société ;
- Intellectuelle, en produisant la pensée, les modèles et les institutions d’une Haïti nouvelle.
Elle devra être déteinte de bovarysme, c’est-à-dire libérée de cette fascination aveugle pour l’ailleurs, consciente que la grandeur d’un peuple ne se copie pas — elle se construit, patiemment, à partir de ses propres ressources, de sa propre culture et de son propre génie.
IV. L’urgence d’un sursaut collectif
Ce plaidoyer n’est pas une lamentation, mais un appel. Un appel à la jeunesse, à la diaspora, aux penseurs, aux enseignants, aux entrepreneurs honnêtes, aux femmes et aux hommes d’engagement qui refusent le renoncement.
L’histoire n’est pas finie. Le chaos n’est pas une fatalité. Mais il nous faut rompre avec les réflexes de classe, avec le mépris social et avec la tentation du sauve-qui-peut.
Haïti n’a pas besoin d’élite cosmétique — qui se contente d’imiter les modèles étrangers ou de se revêtir des apparences de la modernité — diplômes, technologies, jargon international — sans compréhension profonde de la réalité haïtienne.
Elle a besoin d’élite lucide, courageuse et solidaire. Une élite qui croit à la reconstruction morale du pays avant la reconstruction matérielle.
Car le jour où Haïti retrouvera une élite au service du peuple, déteinte de bovarysme et nourrie d’une foi authentique dans la nation, ce jour-là, la République recommencera à respirer.
Conclusion
Ce plaidoyer n’est pas dirigé contre les élites d’hier, mais en faveur de celles de demain.
Le vrai combat d’Haïti, en 2025, n’est plus celui des partis politiques, ni des alliances étrangères, mais celui de la conscience nationale. Une élite qui assume Haïti, qui ne la fuit pas, qui ne la vend pas, qui la sert — voilà le véritable projet de refondation.
Loubet Alvarez
Citoyen haïtien
Économiste de formation.
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