Les tuteurs étrangers d’Haïti nous ont habitués à des prises de position diplomatiques qui, par leur déconnexion totale de la réalité du pays, frisent l’indécence. L’annonce récente des États-Unis, affirmant soutenir le projet de décret électoral que dans la conjoncture actuelle seuls peuvent préparer des ‘dirigeants’ scélérats, fait partie de ces gestes lourds de conséquences, qui révèlent moins une volonté d’accompagner Haïti qu’un entêtement aveugle et malveillant à maintenir le vernis d’un processus démocratique totalement irréaliste, dans le dessein évident d’y établir une « démocrature ».
Des élections sous les balles?
Car il faut le dire sans détour : aucune élection crédible, libre ou sécurisée ne peut être organisée aujourd’hui en Haïti. Les voix morales avisées du pays -qu’il s’agisse de leaders d’opinion, d’organisations de la société civile respectées, d’universitaires, d’observateurs électoraux, de représentants de la diaspora, convergent toutes vers cette même conclusion. Ce n’est pas une position idéologique, mais un constat lucide : la terreur des bandes armées, l’effondrement institutionnel, les déplacements massifs de population et l’absence de contrôle du territoire rendent matériellement impossible la tenue d’un scrutin national, qui ne serait pas un « méli-mélo » électoral.
Dans ce contexte de chaos, soutenir (comme le font les États-Unis) un décret électoral pondu par des dirigeants inconscients, illégitimes et irresponsables relève non seulement de l’imprudence, mais surtout de la négation pure et simple du quotidien des Haïtiennes et des Haïtiens. C’est faire comme si la carte électorale était intacte, comme si les routes n’étaient pas coupées par des groupes criminels, comme si la liberté de mouvement, de parole et de vote n’était pas compromise. C’est surtout faire comme si la peur n’était pas devenue, pour des millions de citoyennes et citoyens, une compagne quotidienne.
Par son soutien, c’est comme si Washington proclamait sans souciller à la face du monde : au-dessus du droit à l’autodétermination du peuple haïtien et de sa souveraineté trône une autorité supérieure, la puissance américaine, qui est le pouvoir suprême. L’actuel gouvernement de facto haïtien n’est dans ce contexte que le fantoche de Washington, le Conseil présidentiel de transition (CPT) n’est qu’un pot de fleurs décorant le pouvoir monopolistique des États-Unis en Haïti, le pouvoir judiciaire et l’institution électorale, entre autres expressions de la volonté nationale, ne sont que des ornements du pouvoir américain.
Des élections « piège à con »…
L’ingérence américaine prend par ailleurs une dimension particulièrement troublante : elle laisse entendre que la volonté d’afficher un ‘progression démocratique’ l’emporte sur la nécessité fondamentale de protéger la population et de restaurer la sécurité. En d’autres termes, le symbole d’une élection importe davantage, aux yeux de Washington, que la possibilité réelle d’un vote libre. Ainsi, plutôt que l’annonce de l’édification de la démocratie, le décret électoral n’est qu’un projet qui vise le maintien de ce que l’universitaire Justin Podur appelle dans son livre éponyme « La nouvelle dictature d’Haïti » (2016), c’est-à-dire le maintien du système despotique de la primauté des États-Unis dans le pays.
L’un des moyens qu’utilise Washington pour maintenir sa domination despotique en Haïti consiste à utiliser son immense pouvoir diplomatique et financier pour falsifier les résultats des scrutins et imposer des dirigeants illégitimes et apatrides, mais proaméricains. En 2010, dans le contexte chaotique post-séisme, se servant d’Albert Ramdin de l’Organisation des États Américains (OEA), dont le Surinamien est devenu aujourd’hui Secrétaire général, les États-Unis se sont grossièrement ingérés dans les affaires haïtiennes pour non seulement imposer l’organisation d’élections, y compris de l’élection présidentielle dont Hillary Clinton, alors secrétaire d’État américain, a réussi à modifier les résultats au profit du musicien et candidat néo-duvaliériste Michel Martelly. Les analystes s’accordent à affirmer que la présidence de ce dernier est à l’origine d’une décennie de banditisme et de corruption sans précédent au sommet de l’État haïtien, précipitant le pays dans la grave crise actuelle.
Aujourd’hui, cette nouvelle posture américaine met en lumière un paradoxe flagrant : alors que les acteurs haïtiens les plus conscients de la gravité de la situation appellent à une approche de reconstruction sécuritaire et institutionnelle avant tout processus électoral, certains partenaires internationaux semblent pressés de valider un simulacre de normalité.
Il ne s’agit pas ici de rejeter l’idée d’élections - elles sont indispensables à tout projet de relèvement du pays. Mais vouloir les imposer dans la conjoncture actuelle, c’est condenser l’échec annoncé d’un scrutin qui n’aura ni légitimité, ni participation, ni portée démocratique. C’est risquer de dresser un décor de démocratie tandis que les fondations mêmes de l’État s’effritent sous les tirs et les enlèvements.
Des élites nationales sans colonne vertébrale
Et, en supposant qu’à court terme, les promoteurs étrangers d’élections prématurées et leurs laquais haïtiens utilisent leurs moyens exorbitants et les maigres ressources de l’État pour « gagner », les élu.es et les institutions qui en seraient issu.es ne seraient pas viables à long terme car ils seraient toujours entachés du sceau de l’illégitimité.
Sans mémoire, et sans histoire véridique, il ne peut y avoir d’avenir glorieux pour une nation. Or, à ce jour, malgré les innombrables crimes et la tradition de malfaisance et d’impérialisme néfaste des États-Unis en Haïti, on n’a pas vu émerger en Haïti le courage de la vérité qui pourrait montrer leur vrai visage au monde entier. Non seulement nos élites (hormis de rares exceptions) n’osent pas rappeler les liaisons dangereuses entre Washington, l’oligarchie nationale rétrograde et les micro-partis politiques inféodés à ses intérêts, ni s’intéresser aux conséquences catastrophiques de la politique américaine en Haïti, mais elles font tout pour éviter d’aborder ces sujets et osent encore moins parler de la question aujourd’hui la plus sensible, l’instrumentation manifeste de la violence des bandes armées par les États-Unis. Les hommes de culture et la plupart des médias se maintiennent à l’écart des sujets plus graves, susceptibles de froisser l’Oncle Sam.
Une telle disgrâce est encore plus honteuse que l’esclavage vécu par nos ancêtres, dans la mesure où l’absence criante d’une conscience morale et la médiocrité de nos élites actuelles ne proviennent pas d’une émasculation opérée par les étrangers, mais plutôt d’une autocastration. Là où nous ancêtres étaient contraints de se prosterner physiquement, celles et ceux qui se font passer pour nos dirigeants aujourd’hui se jettent à terre moralement de manière encore plus abjecte. C’est pour cela que nous sommes incapables de mener une réflexion lucide sur nos tares et que nous manquons d’une saine perception du tragique.
Être maîtres chez-nous
Dans La philosophie du porc (2011), le feu écrivain chinois et prix Nobel de la paix Liu Xiaobo faisait remarquer que l’histoire et la mémoire d’une nation ne peuvent pas toujours repartir de zéro. Sa sagesse devrait nous interpeller aujourd’hui. Haïti n’a pas besoin d’injonctions électorales venues de l’étranger. Elle a besoin de partenaires capables d’écouter, de comprendre et de respecter les diagnostics lucides de ses propres forces vives. La souveraineté commence par la reconnaissance des réalités du terrain, et non par l’importation de solutions artificielles dictées depuis des capitales lointaines.
Il est temps que la diplomatie américaine entende enfin raison, c’est-à-dire ce que toutes les Haïtiennes et tous les Haïtiens lucides répètent : aucune démocratie ne peut s’épanouir sous la menace permanente des armes. Aucune urne ne peut remplacer la sécurité. Aucun décret ne peut pallier l’effondrement de l’État. Toutes celles et tous ceux dont la conscience n’a pas été endormie par des intérêts mesquins devraient avoir une lecture de la transition qui diffère du jugement officiel « made in Washington ».
Tant que ce message ne sera pas compris, les déclarations de soutien au mécanisme électoral ne seront perçues que comme une ingérence supplémentaire dans une crise qui exige avant tout humilité, humanité, écoute et responsabilité internationale. Alors, s’il vous plaît, faites part de votre propre jugement sur la crise en Haïti et sur les voies et moyens pour en sortir, même s’il ne s’agit que de partager des détails anecdotiques dans des émissions à micro ouvert ou de simples messages sur les réseaux sociaux.
La nation vous saura gré!
*Roromme Chantal est professeur de science politique et spécialiste des relations internationales et des questions chinoises à l’École des hautes études publiques de l’Université de Moncton.
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