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Opinions

Le triomphe du viral (III) : Comment l’algorithme redéfinit notre rapport au vrai

DB
Dacely Bertrand

November 28, 2025 · Lecture : 5 min

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Il était difficile pour moi de commencer cette série d'articles sans me poser les questions : qui va lire ces textes ? N'est-ce pas un pari perdu d'avance que de vouloir sécher l'océan avec une cuillère en prétendant défendre le vrai contre l’emprise du viral ? Le risque est d’autant plus grand que j’ai choisi de publier dans Le Nouvelliste (le valable), ce média de référence, doyen de la République, dont le sérieux et la parole nuancée et vérifiée font autorité. Quant à moi, je ne suis ni expert, ni connaisseur, encore moins influenceur. Mais, partant du principe qu’il n’est pas nécessaire d’être policier pour dénoncer un crime, j’emprunte l’autorité du journal et j’ose, avec la plus grande audace, secouer un peu mes concitoyens face à la catastrophe du triomphe du viral sur le valable

 Alors, tentons l’impossible.

Dans les deux articles précédents de la série intitulée « Le triomphe du viral… », nous avions démontré que le “fast-food intellectuel” n’est pas seulement un changement dans les habitudes de consommation de l’information. C’est une restructuration du rapport au savoir, à la vérité et à la pensée critique. Le triomphe du viral sur le valable ne constitue pas un simple déplacement de la hiérarchie de ce qui fait sens : il modifie les conditions même de production du sens. Les plateformes émergent comme gagnantes d’un système profondément déséquilibré, mais les pertes cognitives, sociales et démocratiques sont largement assumées par la collectivité. Cet article analyse comment l’algorithme redéfinit notre rapport au vrai.

300 × 250

À l’ère des plateformes numériques, la vérité ne circule plus selon sa valeur, mais selon sa performance. L’algorithme ne sélectionne pas le vrai : il amplifie le cliquable. Ce glissement transforme silencieusement notre manière de comprendre le monde. Le vrai n’est plus prioritaire : le cliquable l’a remplacé. Dans la logique qui gouverne Facebook, X, TikTok ou YouTube, un contenu n’est pas mis en avant parce qu’il est exact, vérifié, équilibré ou intellectuellement solide. Il l’est parce qu’il fonctionne. Et dans l’économie de l’attention, “fonctionner” signifie susciter un choc émotionnel, provoquer un réflexe (like, partage, commentaire), générer du temps d’écran, réveiller un biais, une peur ou un enthousiasme. Ainsi, un contenu vrai mais calme, nuancé, complexe, avance avec un handicap structurel face à un contenu approximatif mais émotionnellement chargé. Ce n’est pas la vérité qui manque de force. C’est l’algorithme qui ne voit pas la vérité il ne voit que la performance.

L’épistémologie algorithmique est une nouvelle manière de produire ce qui “compte”. Une société construit traditionnellement la vérité à travers le journalisme sérieux, l’expertise, la confrontation d’idées, la vérification et le temps long. Avec les plateformes, une nouvelle forme d’épistémologie s’est imposée : l’épistémologie algorithmique. Ses principes sont radicalement différents. Le vrai n’est plus une valeur en soi, mais un élément parmi d’autres dans la compétition pour l’attention. La visibilité devient la principale preuve de validité, créant un biais cognitif collectif : “si tout le monde en parle, c’est que c’est important”. La vitesse supplante la vérification : ce qui arrive vite domine ce qui arrive juste. L’erreur coûte moins cher que l’invisibilité : une phrase fausse mais virale a plus de valeur qu’une analyse exacte ignorée. 

L’algorithme n’est pas un juge aveugle, c’est un commerçant qui optimise les flux. Ce qu’il amplifie finit par ressembler, pour beaucoup, à ce qui est “vrai”.

Le vrai devient un acteur faible dans le nouvel écosystème informationnel. Dans cette dynamique, la vérité est désavantagée pour trois raisons profondes. Premièrement, le vrai est souvent lent. Il demande du temps, des preuves, des sources, des nuances. Or l’algorithme valorise ce qui arrive vite et frappe fort. Deuxièmement, le vrai est rarement spectaculaire. La précision n’indigne pas autant qu’une demi-vérité bien tournée. La nuance ne provoque pas de réactions en chaîne. Troisièmement, le vrai ne correspond pas toujours aux attentes des foules. Le biais de confirmation fait que nous cherchons ce qui renforce nos idées, pas ce qui les contredit. L’algorithme exploite ce biais, sans aucune conscience des effets. Ainsi, le vrai survit encore mais il survit mal, dans des niches, parfois marginalisé par le bruit général.

Les conséquences politiques sont inestimables. Dans la sphère politique, l’algorithme redessine la perception du réel. En effet, l’impact n’est pas seulement cognitif, il est aussi politique. Le débat public devient une compétition émotionnelle. Les idées qui circulent le mieux ne sont pas les plus solides, mais les plus réactives. On ne débat plus de ce qui est vrai, mais de ce qui est visible. Les idées ne triomphent pas parce qu’elles sont vraies mais surtout parce que l’algorithme est de leur côté.

Pour en profiter pleinement, les acteurs politiques adaptent leurs discours pour plaire à l’algorithme. Discours courts. Formules virales. Propositions simplistes. Promesses totalisantes. Le terrain politique se transforme en scène algorithmique où la polarisation devient structurelle. En renforçant la personnalisation, l’algorithme enferme chacun dans son biais. La société se fragmente en bulles cognitives étanches. La conflictualité augmente, même sans faits nouveaux.

La vérité perd son statut de référence commune. Une démocratie a besoin de faits partagés pour pouvoir délibérer. Si chaque groupe reçoit sa propre “vérité”, construite par un algorithme, la base même du vivre-ensemble se fissure. Il est impérieux de repenser l’autorité du vrai dans un monde gouverné par l’algorithme. Le défi est immense : comment redonner une place au vrai dans un système qui ne valorise que le performant ?

Quelques pistes se dessinent. La société doit réhabiliter la lecture lente et la réflexion longue, développer une éducation au numérique centrée sur les biais et l’attention, favoriser la transparence des algorithmes, redonner de la visibilité aux contenus qualitatifs, même s’ils sont moins viraux. Le triomphe du viral n’est pas une fatalité. Mais il impose une lucidité nouvelle qui fait que notre rapport au vrai dépend désormais moins de la recherche de la vérité que du fonctionnement des plateformes qui la diffusent.

Dacely B.

dacelybertrand@gmail.com

Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT 

Professeur, University of the People (California) 

Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)

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