Haïti, trente ans à attendre sous le sapin de Noël
En décembre, tandis que les rues s'illuminent et que les enfants comptent les jours avant l'arrivée du Père Noël, les adultes haïtiens se retrouvent une fois de plus devant un vieux sapin politique : penché, fragile, décoré de promesses qui brillent de loin mais s'éteignent dès quon s'en approche. Depuis plus de trente ans, la vie politique nationale s'est construite autour dun rituel : chaque élection apporte son lot de promesses extraordinaires, chaque président élu se présente comme celui qui, enfin, livrera les cadeaux dont le pays rêve depuis la fin de la dictature. Et chaque fin de mandat ressemble au lendemain de Noël : du papier cadeau partout, des jouets cassés, et limpression gênante quon sest encore laissé berner.
De Jean-Bertrand Aristide à Jovenel Moïse, en passant par René Préval et Michel Martelly, les campagnes électorales ont pris la forme d'une surenchère de vux : justice sociale totale, reconstruction nationale, école gratuite, électricité 24/24, transformation de l'agriculture, routes, barrages, sécurité, État de droit. Dans un pays ravagé par la pauvreté, les catastrophes naturelles, la violence armée, la corruption et l'ingérence internationale, ces promesses ressemblent souvent à des contes de Noël : on veut y croire, on sait quelles sont irréalistes, mais on espère quand même.
Or, gouverner n'est pas distribuer des cadeaux. Gouverner, cest planifier, rendre des comptes, ajuster, bâtir des institutions robustes. À force de se comporter comme un peuple d'enfants attendant la visite annuelle du Père Noël politique, nous avons laissé la réalité se dégrader jusquà atteindre le point de rupture actuel : un pays sans élections depuis 2016, un État quasi absent, et une société civile épuisée. La politique n'est pas un conte. Gouverner ne consiste pas à promettre l'impossible qu'un État affaibli ne peut financer. Cest pourtant la logique dans laquelle Haïti s'est enfermée depuis 1990 : celle du Père Noël politique, figure rassurante, parfois charismatique, souvent décevante.
En cette période de fêtes et en attente d'élections depuis la dernière de 2016, nous proposons de revisiter, dans cet article, les grandes promesses formulées par les gouvernements haïtiens de 1990 à 2021, non pas pour se moquer ou accuser des individus mais pour comprendre comment l'espérance s'est transformée en désillusion, comment la rhétorique du cadeau a remplacé la culture du résultat, et tout simplement, remettre le rituel électoral presque oublié, au débat pour voir comment on peut sortir enfin de cette enfance politico-institutionnelle.
Jean-Bertrand Aristide : la promesse de la rupture totale
19901991 ; 19941996 ; 20012004
L'élection de Jean-Bertrand Aristide en 1990 a été lun des moments les plus puissants et les plus symboliques de l'histoire moderne d'Haïti. Elle portait une promesse gigantesque : rompre définitivement avec l'ordre macoute, balayer l'impunité, rétablir la dignité, replacer les pauvres au centre de l'État. Par ce mécanisme, le camp Lavalas entend mettre en avant « le peuple », avec une rhétorique de justice sociale, de fin de la dictature et les privilèges. Aristide parlait de faire passer Haïti de la misère indigne à la pauvreté digne, slogan poétique devenu programme politique. C'était la naissance d'un imaginaire : celui dun président-guérisseur, d'un sauveur issu des masses, capable par sa seule présence de transformer les structures étatiques.
Un document publié par Fanmi Lavalas en 2000 (Metropole, Nov. 2000) fixait des objectifs très chiffrés. Le parti promet la création de 500 000 emplois, le doublement du revenu annuel par habitant (alors autour de 300 dollars) sur la décennie, passer le taux dalphabétisation et l'accès à la santé de 45 % à 80 %, faire passer la scolarisation de 67 % à 90 % et renforcer le secteur privé national.
Ces ambitions étaient portées par un discours moral puissant, presque religieux, où la politique devenait un acte de libération spirituelle. Dans la pratique, les gouvernements Aristide/Lavalas ont effectivement investi dans l'éducation (construction de nombreuses écoles et lycées, hausse du budget de l'éducation), mais sur fond de conflits avec des élites dans une polarisation extrême, coups dÉtat militaire en 1991, des sanctions internationales et des accusations contradictoires de dérive autoritaire axée sur des groupes paramilitaires et de manipulation étrangère qui ont empêché toute stabilité.
Les promesses nont pas été tenues, non par manque d'intention, mais parce que le système haïtien fragmenté, infiltré, faible est incapable dabsorber une révolution totale. Aristide représente la version haïtienne du Père Noël politique messianique : un homme censé tout changer, très vite, par la force de son charisme. Mais ni les institutions, ni la société, ni le contexte international ne pouvaient suivre.
René Préval : les promesses de normalisation et de gouverner autrement
19962001 ; 20062011
Préval arrive au pouvoir une première fois en 1996 dans le sillage d'Aristide, puis surtout en 2006, après le coup de 2004 et la transition. À l'opposé du messianisme d'Aristide, René Préval incarne la figure du président-pragmatique, calme, modéré, presque silencieux. Son message, surtout lors de son deuxième mandat, est différent : gouverner autrement. L'idée est de sortir des excès idéologiques, de stabiliser, de reconstruire, d'avancer lentement mais sûrement. Préval promet moins, mais il promet mieux.
Avant son investiture de 2006, un rapport de Crisis Group (rapport mai 2006) résume bien ses promesses centrales. Éliminer la corruption, perçue comme le principal obstacle au développement. Rétablir la sécurité publique dans un pays où les forces armées avaient été dissoutes. Réformer la police et la justice. Créer un climat dinvestissement stable pour relancer léconomie. Reconstruire le pays après le séisme de 2010, en particulier les infrastructures essentielles. Relancer l'agriculture, notamment dans l'Artibonite et les zones rurales.
Préval a essayé de rationaliser la machine étatique. En 2009, Haïti a connu une déflation (taux d'inflation négatif), atteignant un record de -4,7 % en septembre 2009, marquant un point bas spectaculaire après une forte inflation en 2008 selon la Banque de la République d'Haïti (BRH Rapport annuel 2009) et Trading Economics(rapport Oct. 2025). Une croissance économique déjà fragile stoppée par le tremblement de terre de janvier 2010 malgré les efforts pour baisser considérablement l'insécurité et de créer un climat propice à l'investissement privé pour relancer léconomie. En revanche, la corruption n'a pas diminué et la reconstruction post-séisme a été dominée par les ONG et les bailleurs, marginalisant lÉtat.
L'idée de « gouverner autrement » est un discours de normalisation ; moins messianique, plus technocratique afin dapaiser la polarisation politique. Or, le problème de la gouvernance haïtienne n'est pas seulement l'excès de promesses. Cest aussi l'absence dun État capable d'exécuter des politiques publiques même modérées. Préval na pas vendu de rêve, mais il n'a pas su ou pu transformer l'administration. Le Père Noël technocratique n'a pas réussi à distribuer les petits cadeaux promis.
Michel Martelly : la promesse de modernité et de scolarisation massive
20112016
Michel Martelly arrive au pouvoir avec un style nouveau : communication maîtrisée, marketing politique, humour, slogan clair. Son grand cadeau annoncé : « L'école gratuite ». Cest le cur de son programme, la promesse la plus répétée, celle qui touche directement les familles les plus pauvres.
Les principales promesses s'assoient sur la fameuse politique des 5 E : Éducation, Emploi, Énergie, Environnement et État de droit. Mais comme mentionné précédemment, la promesse-star reste « L'école gratuite ». Il arrive à faire le lancement du Programme de Scolarisation Universelle, Gratuite et Obligatoire (PSUGO), avec l'objectif de scolariser plus dun million denfants en cinq ans.
La propagande officielle promettait l'accès gratuit à l'école pour 1,5 million denfants, financé en partie par une taxe sur les transferts de la diaspora et les appels internationaux. Le PSUGO a effectivement permis l'inscription de nombreux enfants, mais plusieurs rapports (Collectif Haïti France, 2014) parlent du PSUGO comme dune catastrophe programmée pour le système éducatif. Ils ont révélé des écoles fictives, touchant des subventions sans élèves ; des problèmes de qualité pédagogique ; une opacité financière extrême et une mise en uvre clientéliste et rapide, sans cadre institutionnel solide.
Martelly représente le Père Noël communicant : beaucoup daffiches, de slogans, de fêtes, de cérémonies ; mais, derrière le ruban, le cadeau est souvent vide ou mal construit. Le système éducatif haïtien n'a pas été renforcé il a été plutôt instrumentalisé. Cest dans cette ambiance qu'on constate la relance de l'insécurité, cadeau empoisonné à son poulain Jovenel Moïse.
Jovenel Moïse : la promesse de la lumière partout
20172021
Jovenel Moïse est le président du grand geste technique. Son image : entrepreneur moderne, innovateur, connecté à la terre. Monsieur Moïse n'exige pas trop pour délivrer la marchandise, il a seulement besoin quon lui donne 4 éléments « la terre, les eaux, le soleil et les habitants ». Son slogan phare : « Électricité 24/24 ». Pour un pays plongé dans l'obscurité depuis des décennies, la promesse était irrésistible, presque magique.
Les principales promesses du président Moïse sont à la fois claires pour la plupart et ambigües pour dautres. Électrifier le pays 24 heures sur 24 durant son mandat. Réformer le secteur énergétique et briser les monopoles privés. Lancer la Caravane du Changement (Kepler, 2021), une opération multisectorielle transformatrice destinée à révolutionner lagriculture, les routes, l'irrigation, les infrastructures. Construire de grands ouvrages publics (barrages, ponts, routes). Et, au cours de son mandat, il pensait à réformer la Constitution.
La lumière promise n'est jamais venue. L'électricité 24/24 n'a jamais dépassé quelques projets pilotes. La Caravane a manqué de cadre, de transparence, de continuité. L'insécurité a explosé. La Caravane a absorbé des ressources considérables sans mécanisme clair de reddition de comptes. Le pays est entré dans une spirale de crise politique aboutissant à lassassinat du président en juillet 2021.
Jovenel incarne le Père Noël technologique : celui qui promet de brancher la lumière sur tout le territoire comme on branche un sapin. Le problème n'était pas la volonté, mais l'absence d'institutions solides, de planification, de contrôle budgétaire, de continuité administrative. Le cadeau était trop grand pour un État trop faible et un manque du leadership flagrant.
En trente ans, Haïti a essayé quatre styles de Père Noël politique : le messianique, le technocrate, le communicateur, le technicien-modernisateur. Tous ont échoué, non pas seulement à cause de leurs limites personnelles, mais parce qu'Haïti reste un pays où les promesses valent plus que les institutions, où l'imaginaire politique domine le réalisme administratif. On est face à un paradoxe profond : plus Haïti s'enfonce dans la crise, plus les promesses présidentielles deviennent extraordinaires. Comme si la fragilité des institutions exigeait des engagements toujours plus démesurés pour que les citoyens continuent dy croire. Le résultat est un cycle de désillusions répétées, qui a transformé la politique en marché de rêves.
Les programmes sont ambitieux, parfois pertinents. Mais l'État, fragmenté et sous-financé, ne peut exécuter ni même surveiller ces projets. Sans administration professionnelle, toute promesse devient fiction. Dans une démocratie, ce nest pas le président qui transforme un pays : ce sont les institutions et les mécanismes de reddition de comptes. Tant que l'électeur se laisse séduire par des slogans plutôt que par des programmes mesurables, le cycle recommencera. Haïti ne deviendra pas gouvernable grâce à un homme providentiel, mais grâce à une continuité de politiques publiques, un État modernisé, une société civile vigilante, et une classe politique responsable.
Croire au Père Noël, cest charmant. Mais Haïti na plus le luxe dune gouvernance enchantée.
Ce dont nous avons besoin aujourd'hui, ce n'est pas dun président qui promet des miracles, mais d'un État capable de mettre en place des institutions fortes pour accomplir des choses simples : des routes, de la lumière, des écoles fonctionnelles, la sécurité, une justice indépendante. Haïti ne doit plus attendre ses cadeaux ; elle doit construire, enfin, sa maturité politique.
Dacely Bertrand
Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT
Professeur, University of the People (California)
Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)
Références
Metropole(Nov. 2000), La Fanmi Lavalas Publie son Programme Economique et Social - METROPOLE
Crisis Group, (rapport Mai 2006), Briefing Amérique Latine/Caraibes, Nr. 10: Haiti après les élections
Trading Economics (rapport Oct. 2025) HAÏTI - INDICATEURS ÉCONOMIQUES
Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC), rapport de 2009 https://www.oas.org/juridico/PDFs/mesicic4_hti_strat.pdf?
Banque de la République d'Haïti (BRH Rapport annuel 2009 ) https://www.brh.ht/wp-content/uploads/2018/08/rapport2009.pdf
Collectif Haïti France, Jul. 2014, Le Psugo, une menace à lenseignement en Haïti ? - Collectif Haïti France
Kepler, Jan. 2021, La propagande politique, https://cpp.numerev.com/pdf/articles/revue-38/1688-propagande-et-legitimite-politique-en-haiti?
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