En Haïti, particulièrement dans les zones urbaines comme Delmas, les vulnérabilités liées aux changements climatiques, à la dégradation de l’environnement et à la gestion des déchets ne cessent d’augmenter. Enracinée dans des pratiques engendrant une forte dépendance à l’égard des énergies fossiles, Haïti a produit en 2023, 3.5 Million de tonnes de CO2 selon le Global Carbon Budget. Ce qui fait que la pollution de l’air représente le facteur de risque avec le plus grand nombre de décès en Haïti.
Au côté des émissions dues aux combustibles fossiles et industriels, il y a les émissions liées à la combustion des déchets en plein air. Il faut dire que fort de l’absence d’un système régulier et efficace de gestion et de traitement des déchets, qu’une quantité non négligeable finie généralement dans les drains des eaux pluviales, dans les ravines et sont souvent brûler par la population. Cette dernière constitue le fait de mettre le feu en plein air dans les déchets, généralement plastiques, sans prendre en compte les risques et dangers représentés par cette pratique. En brûlant les déchets à basse température, cela produit des gaz à combustion chaude ; composés principalement d’azote, de dioxyde de carbone et de vapeur d’eau, ainsi que des résidus non combustible, danger pour l’environnement, le climat et la santé publique.
Cependant, malgré ses conséquences avérées, la combustion des déchets en plein air reste marginale dans les débats publics et largement ignorée par les autorités municipales et nationales. Cette invisibilité dans l’arène politique soulève une interrogation fondamentale : Comment un ensemble de risques, un problème aussi grave arrivent-ils à échapper de la reconnaissance publique et à une prise en charge par les autorités publiques ? En effet, à Delmas, il y a un quasi absence de signalement, de plaidoyer et d’alerte sur les risques liés à la combustion des déchets, ce qui favorise dans une certaine mesure la non inscription du problème dans l’agenda institutionnel. Or, en l’absence d’intervention étatique et d’une expertise technoscientifique, l’expertise citoyenne joue un rôle important à la connaissance des risques et dangers et à la formulation de solutions durables.
Dans une approche de démocratie environnementale et climatique, comme priorisée par la convention d’Aarhus du 25 juin 1998 sur l’accès à l’information, la participation du public au processus décisionnel et à l’accès à la justice en matière environnementale, la participation citoyenne est importante dans la formulation et la mise en œuvre des politiques environnementales. De ce fait, à travers des formes d’action variées, les citoyens peuvent se constituer en lanceurs d’alerte afin de former une force de changement social. Ici, la notion de lanceur d’alerte nous renvoie à la définition de Chateauraynaud et Torny comme « une personne, un groupe ou une institution qui, ayant connaissance d’un danger ou d’un scandale, adresse un signal d’alarme et, ce faisant, enclenche un processus de mobilisation collective ».
En effet, Estima (2025) a réalisé une étude portant sur la « participation des lanceurs d’alerte dans la construction des risques liés à la combustion des déchets en problème public à Delmas sur la période de 2019 à 2024 » pour l’obtention du grade de licencié en Sciences Politiques à l’Institut d’Études et de Recherches Africaines d’Haïti (IERAH/ISERSS) de l’Université d’État d’Haïti (UEH). L’étude consistait à examiner comment les lanceurs d’alerte peuvent contribuer à faire des enjeux liés à la combustion des déchets une préoccupation publique, à les faire émerger dans l’espace politique, ainsi que les ressources dont ils peuvent disposer pour parvenir à cette fin. Cette étude ne vise pas seulement à explorer une problématique scientifique et à contribuer à la monographie haïtienne sur la participation citoyenne dans l’action publique ; elle vise aussi à mettre en lumière un ensemble de risques souvent banalisés, tout en soulignant les possibilités d’actions citoyennes et institutionnelles en faveur d’un système d’alerte et de veille efficace.
Ainsi, en mettant l’accent sur les approches de la sociologie des problèmes publics et des risques puis la mobilisation des ressources, nous avons pu comprendre que les risques et problèmes ne sont pas des faits objectifs, ils sont socialement construits par des acteurs que Spector et Kitsuse appellent des producteurs de revendications. De ce fait, dans la production des revendications, ils nécessitent des ressources qui constituent, pour Doug McAdam, des déterminants du succès ou de l’échec d’une mobilisation ou d’une alerte.
Pour atteindre son objectif principal qui consiste à étudier les facteurs favorisant l’absence de participation des lanceurs d’alerte à la construction des risques liés à la combustion des déchets dans l’espace public à Delmas, il a utilisé la méthode qualitative. Ainsi, à l’aide des entretiens semi-directifs avec des acteurs institutionnels, l’observation de terrain et la récession des écrits, il était possible de comprendre d’une part l’état de la combustion des déchets à Delmas, d’autre part les facteurs contribuant à faire taire les alertes sur la problématique de la combustion des déchets dans l’espace public.
Les résultats de la recherche mettent en évidence, entre autres, trois constats majeurs. Premièrement, l’étude montre que la combustion des déchets n’est pas un comportement isolé ou accidentel, mais le résultat de plusieurs facteurs structurels. La première cause identifiée est l’absence d’un système efficace et régulier de gestion des déchets. À Delmas, comme dans l’ensemble de la zone métropolitaine, la collecte publique ne couvre qu’une faible proportion des déchets produits quotidiennement. Face à l’accumulation des ordures, les habitants, les commerçants et parfois même des agents informels recourent au feu comme solution immédiate pour « nettoyer » l’espace. À cela s’ajoute une faible planification urbaine et un déficit de gouvernance locale. L’absence de sites de dépôt accessibles, de dispositifs de tri ou de mécanismes de suivi favorise des pratiques improvisées et dangereuses. Dans ce cas, la combustion en plein air devient ainsi une réponse informelle à une défaillance institutionnelle.
Deuxièmement, la mobilisation des lanceurs d’alerte est faible et fragmentée. Les acteurs concernés disposent de peu de ressources organisationnelles, financières et médiatiques. À cela s’ajoutent une méfiance sociale généralisée, la peur de représailles, ainsi qu’un étiquetage politique qui discrédite souvent les initiatives citoyennes. Ces dimensions culturelles et sociales représentent des contraintes, des cadres qui limitent l’action, établissant les frontières du politiquement pensable et contribuent à l’autocensure et à la désaffectation politique, deux obstacles majeurs à la formation d’une contre-expertise citoyenne.
Troisièmement, le processus de construction de la combustion des déchets comme problème public à Delmas demeure inachevé, malgré son existence factuelle. Si les dangers sont perçus par certains, ils sont rarement formulés de manière structurée, collective et durable. Le problème souffre d’un mauvais cadrage, oscillant entre fatalisme, banalisation et interprétations politiques contradictoires. Ce qui fait qu’a Delmas nous sommes face à un non problème public, car la structure des opportunités politiques est peu favorable ; l’absence de cadre légal clair pour la protection des lanceurs d’alerte contribue aussi à l’autocensure, la faible réceptivité des institutions publiques et le manque de coordination entre acteurs étatiques et non étatiques limitent considérablement l’efficacité des alertes environnementales. Les risques lies à la combustion des déchets restent dans une zone grise de la conscience collective : visibles, mais non légitimés politiquement comme un problème prioritaire.
L’analyse croisée des théories et des entretiens nous a permis de comprendre pourquoi les alertes sont de plus en plus absents dans la construction des risques liés la combustion des déchets en plein air dans l'arène public à Delmas et les facteurs freinant le lancement d’alerte. Ainsi, expliquer cette absence revient à analyser les facteurs liés à l’inaboutissement du problème dans l’arène publique, tels que le manque de cadrage du problème, d’autres obstacles comme l’insuffisance des ressources disponibles, la méfiance sociale, l’étiquetage politique et la fermeture des structures d’opportunités politiques.
Ce travail montre que la combustion des déchets à Delmas n’est pas seulement un problème technique, mais aussi un échec collectif de reconnaissance et de gouvernance. Cela relève d’un déficit de médiation entre les citoyens, les collectivités territoriales et l’État au niveau central. Il souligne la nécessité de renforcer le cadre juridique de protection des lanceurs d’alerte, d’encourager la coordination entre société civile et pouvoirs publics, et de créer de véritables mécanismes de veille et d’alerte environnementale tout en construisant un récit public via les médias et l’éducation populaire pour encrer les réalités écologiques dans le quotidien et la réalité de la population.
En définitive, à travers cette recherche, il s’agit de rappeler que les risques environnementaux ne deviennent problème public que lorsqu’ils sont portés, nommés, revendiqués et subits une intervention étatique. Ainsi, donner une place centrale aux lanceurs d’alerte, c’est renforcer la démocratie environnementale et climatique et ouvrir la voie à une action publique plus juste, plus inclusive et plus durable en Haïti. Ce diagnostic ouvre des pistes pour la réflexion et l’action, tant pour les chercheurs que pour les praticiens engagés dans la lutte contre les risques climatiques et environnementaux en Haïti. Il souligne la nécessité de repenser les formes d’alerte et de participation dans les contextes marqués par la précarité, la méfiance sociale et institutionnelle et la faible ouverture politique. Il invite à opérationnaliser des formes alternatives d’écologie citoyenne, plus proches du vécu et de la communauté, et capables de faire émerger, malgré les contraintes, de véritables enjeux à partir des réalités locales. Cet article est un compte rendu d’un mémoire de fin d’études d’un ancien étudiant de l’UEH.
Brève présentation de l’auteur du mémoire :
Josué ESTIMA a obtenu son grade de licencié en Sciences Politiques à l’Institut d’Études et de Recherches Africaines d’Haïti (IERAH/ISERSS) de l’Université d’État d’Haïti (UEH) après avoir soutenu avec brio son mémoire de sortie rédigé sous la supervision du Professeur Amos François ; professeur de Politique environnementale, Evaluation des Politiques publiques et d’Analyse des Politiques à l’UEH. Le travail a pour titre : « Participation des lanceurs d’alerte dans la construction des risques liés à la combustion des déchets en problème public à Delmas (2029-2024) ». Il s’intéresse aux enjeux de gouvernance environnementale, de risques sociaux et de participation citoyenne. Ses recherches analysent le rôle des acteurs non étatiques et des lanceurs d’alerte dans la construction des problèmes publics en Haïti.
Emilie MARCELIN, Consultante Chez Cabinet AFC, spécialisée sur des questions de genre et Affaires humanitaires
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