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Haïti à la veille du 7 février : l’urgence d’une instance de modération crédible

RC
Roromme Chantal

January 14, 2026 · Lecture : 6 min

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Population en liesse après le départ de Duvalier en 1986
Population en liesse après le départ de Duvalier en 1986
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À mesure que s’approche l’échéance symbolique et politique du 7 février, la grave crise dans laquelle notre pays est plongé révèle une vérité désormais difficile à contester : le temps n’est plus aux tâtonnements, aux arrangements opaques ni aux solutions bancales. La question de l’instance appelée à accompagner la recomposition de l’équipe dirigeante de cette nouvelle phase de la transition, en remplacement du Conseil présidentiel de transition (CPT), n’est pas secondaire. Elle est au contraire centrale, car elle conditionne la crédibilité de l’ensemble du processus.

Monsieur Dumas n’est pas l’homme qu’il faut

Trois prises de position publiques récentes, émanant d’acteurs aux registres différents mais convergents dans leur diagnostic, éclairent utilement le débat. Dans une lettre publique, l’ancien premier ministre Jean Henry Céant soutient que la proposition de Monseigneur Pierre-André Dumas comme médiateur est inappropriée, car elle manquerait de neutralité et de crédibilité, conditions essentielles à toute médiation dans une crise nationale.

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De son côté, Pierre Espérance, directeur exécutif du RNDDH, a publiquement mis en doute la capacité de Monseigneur Dumas à jouer un rôle impartial, soulignant son appartenance au REN, organisation représentée au CPT, et rappelant les accusations de corruption pesant sur certaines de ses figures au sein de l’Exécutif.

Par ailleurs, des informations relayées par Radio Télé Impériale indiquent que les États-Unis eux-mêmes expriment des réserves similaires, évoquant les affiliations interconfessionnelles et les proximités politiques de Mgr Dumas, ainsi que la nécessité d’un processus plus inclusif, soutenu par des institutions dites indépendantes comme l’Inter-American Dialogue. Ces trois positions, loin d’être anecdotiques, traduisent un malaise profond : peut-on sérieusement confier l’accompagnement d’une crise nationale à une personnalité perçue, à tort ou à raison, comme juge et partie ?

Une transition menée pour et par les Haïtien.nes

Un élément mérite toutefois d’être explicitement interrogé : la concomitance entre la prise de position de Pierre Espérance, citoyen haïtien et acteur reconnu de la société civile, et celle des États-Unis, au moment même où l’Inter-American Dialogue, un « think tank » privé basé à Washington, annonce la tenue prochaine d’une réunion destinée à formuler des recommandations sur la transition haïtienne.

Cette simultanéité, qu’elle soit fortuite ou non, pose un problème politique fondamental. Elle alimente la perception, déjà largement répandue dans l’opinion publique, d’un processus de transition partiellement externalisé, voire piloté à distance, au risque de délégitimer toute architecture institutionnelle qui en résulterait.

Il faut être clair : la transition haïtienne doit être pensée, conduite et régulée par les Haïtiens et les Haïtiennes eux-mêmes. Les partenaires internationaux peuvent accompagner, soutenir, observer ou offrir un appui technique. Ils ne peuvent ni se substituer aux acteurs nationaux, ni fixer l’agenda politique, ni apparaître comme des coproducteurs de la légitimité. Sans cette ligne de démarcation nette, toute transition, même animée des meilleures intentions, sera perçue comme une nouvelle déclinaison de la tutelle informelle qui mine la souveraineté politique du pays depuis trop longtemps.

Une instance de modération plutôt qu’un médiateur…

Au-delà des personnes, il convient également d'interroger la pertinence même du terme de « médiation » ou de « médiateur » dans le contexte haïtien actuel. La situation ne requiert ni un arbitre, ni un juge, ni une autorité investie d’un pouvoir de décision ou de prescription politique. Ce que la conjoncture exige, plus modestement mais plus rigoureusement, c’est une « instance de modération ».

Une telle instance, idéalement collégiale et composée d’au moins trois personnalités, aurait pour rôle principal d’écouter, de faciliter les échanges, de désamorcer les blocages et de créer les conditions minimales d’un dialogue structuré, sans jamais se substituer aux acteurs politiques, économiques et sociaux, ni prendre position sur le fond des désaccords.

Parler de médiation, dans un contexte de fragmentation extrême et de défiance généralisée, prête à confusion et peut nourrir des procès en légitimité. Une instance de modération, clairement définie comme facilitatrice et non décisionnelle, aurait l’avantage d’abaisser les tensions symboliques, de limiter les projections excessives et de recentrer le processus sur ce qui fait aujourd’hui défaut : la possibilité même de se parler sans soupçon immédiat.

La neutralité perçue, une exigence non négociable

En science politique, la fonction de modération, comme celle de médiation, repose sur trois piliers essentiels : la neutralité perçue, la crédibilité éthique et la capacité à faire consensus parmi des acteurs profondément fragmentés. Or, dans le contexte haïtien actuel, marqué par une défiance aiguë envers les élites politiques, économiques et même religieuses, la perception compte autant que la réalité. Une personnalité qui traîne derrière elle des soupçons de proximité sectorielle, d’alignement politique ou de complaisance institutionnelle part avec un handicap rédhibitoire.

À ce titre, Monseigneur Dumas, indépendamment de ses qualités personnelles ou de son engagement pastoral, ne réunit pas les conditions minimales permettant de fédérer. Son appartenance à une structure représentée au CPT, les controverses entourant certains de ses alliés institutionnels et représentants au sein de l’exécutif transitoire, ainsi que les réserves exprimées tant par des acteurs de la société civile que par des partenaires internationaux, font de lui, aux yeux de plusieurs observateurs, un acteur du problème plutôt qu’un facilitateur crédible de la solution.

Pour une transition patriocratique : sortir des logiques d’allégeance

Cette impasse révèle une nécessité plus profonde : repenser les fondements mêmes de la transition. C’est pourquoi, dans plusieurs tribunes publiques, j’ai avancé le concept de transition patriocratique, non comme slogan, mais comme grille normative de sortie de crise. Une transition patriocratique est une transition menée par des personnalités non inféodées à un parti, un cartel économique, une confession religieuse ou une puissance étrangère.

En outre, ces personnalités doivent être reconnues pour leur intégrité, au-delà de tout soupçon sérieux de corruption. Elles doivent aussi être compétentes, techniquement et politiquement, pour gérer l’urgence tout en préparant l’avenir. Enfin, elles doivent être légitimées par leur patriotisme, entendu ici comme la capacité à placer l’intérêt national au-dessus des calculs sectoriels.

Ces critères ne doivent pas s’appliquer uniquement aux membres de l’exécutif de transition. Ils doivent, en amont, guider le choix des membres de l’organe de contrôle de l’action gouvernementale, appelé à jouer le rôle d’un Parlement inexistant. Sans un tel contre-pouvoir crédible, toute transition est condamnée à la dérive autoritaire ou à la capture par des intérêts particuliers.

Nous n’avons plus le luxe de l’erreur

À la veille du 7 février, Haïti n’a plus le luxe d’une personnalité qui divise, ni d’un processus qui reproduit les vices du passé sous couvert de pragmatisme. La priorité est donc claire : mettre en place un mécanisme haïtien, collégial et crédible de modération politique, fondé sur l’intégrité, la neutralité perçue et le patriotisme, et capable de faciliter un consensus minimal sans se substituer à la souveraineté des acteurs nationaux.

Monseigneur Dumas n’est pas l’homme qu’il faut, non par procès d’intention, mais parce que la situation exige plus que de la bonne foi : elle exige une légitimité incontestable. L’histoire nous jugera sévèrement si, une fois de plus, nous avons confondu urgence et précipitation, compromis et compromission.

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