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Opinions

Qui veut apprendre à jouer du violon ?

RC
Richard Casimir

January 15, 2026 · Lecture : 4 min

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En mémoire affectueuse de la regrettée Mère Anne‑Marie

L’harmonie de l’être s’exprime en trois voix : le corps, l’âme et l’esprit. J’ai découvert cet équilibre vital dans une école dont le nom semblait contenir une promesse : Sainte Trinité. Il n’évoquait pas seulement le mystère chrétien, mais aussi l’intégration des trois dimensions humaines qui donnent sens à l’existence.

Lorsque j’étais en deuxième année de primaire dans une école paroissiale de Port-au-Prince, un jour, une professeure de musique américaine visita notre classe. Elle était accompagnée de la directrice : une sœur du couvent épiscopal de Boston, dont la présence austère — sereine et imposante — semblait annoncer le début de quelque chose d’extraordinaire. À peine entrée, la visiteuse lança une question qui flotta dans l’air comme une note tenue : « Qui veut apprendre à jouer du violon ? ».

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Je levai la main presque sans réfléchir, sans imaginer l’impact qu’aurait ce geste. Ce mouvement spontané ouvrit la porte d’un chemin qui allait transformer ma vie : la création d’un programme musical à l’école Sainte Trinité. À cet instant, j’eus l’impression que l’éducation, dans cette école, pouvait être davantage que discipline ou enseignement académique : elle pouvait aussi guérir, inspirer et élever.

Cette intuition initiale trouva un écho dans la profonde conviction de la directrice, qui croyait que la musique pouvait élargir les horizons des élèves et enrichir leur vie. Portée par cette certitude, elle affronta l’incrédulité et le manque de moyens avec une détermination nourrie par la force de sa vocation.

Depuis une salle faiblement éclairée, munie de quelques instruments et de partitions usées, cette sœur fonda une école de musique. Avec le temps, cet espace humble devint un centre vibrant, doté d’un théâtre, de salles de pratique et d’un corps enseignant, composé de professeurs haïtiens et étrangers qui allaient former des générations d’élèves. Son initiative permit à des enfants d’origines sociales diverses de partager, dans une oasis d’harmonie, un langage commun : la musique.

De ce modeste foyer de talents naquit une orchestre philharmonique formée de jeunes qui, plus que des musiciens, étaient des rêveurs guidés par une profonde dévotion à la musique. Ils jouaient avec l’âme, et d’une joie si authentique qu’on aurait dit que, pour eux, être musicien leur conférait une véritable insigne d’honneur.

En 1973, l’orchestre Sainte Trinité franchit pour la première fois les frontières, portant dans ses pupitres des partitions modestes et, dans l’âme, un enthousiasme débordant. Invitée à Louisville, à la Convention épiscopale, elle offrit une musique brodée de tendresse qui toucha des cœurs au-delà de la langue.

Son offrande, sans ostentation, trouva des échos attentifs. L'Orchestre symphonique de Boston répondit par un geste généreux : elle ouvrit les portes de Tanglewood, son jardin d’été, en 1976 puis en 1984, afin que ces musiciens encore en formation puissent affiner non seulement leur technique, mais l’âme même qui donne sens à leur son.

Grâce à ces expériences transformatrices, de nombreux élèves de l’école Sainte Trinité — moi parmi eux — avons grandi avec un horizon musical qui dépassait largement nos premières partitions. Nous nous sommes formés dans des écoles et conservatoires internationaux, où l’art sonore devint vocation et discipline.

Plusieurs de ces jeunes qui, un jour, s’étaient approchés de la musique avec dévotion et enthousiasme dirigent aujourd’hui des départements universitaires aux États-Unis. La vision prophétique de cette religieuse ne donna pas seulement des fruits dans le domaine musical. De son élan naquirent aussi des médecins, des ingénieurs et des enseignants : des hommes et des femmes dont la discipline, la sensibilité et l’humanité avaient été façonnées par une éducation musicale qui transcendait le son, devenant une véritable école de vie.

L’un de mes élèves, d’une sensibilité poétique, dans une école de musique à Philadelphie, me le rappela avec tendresse. Durant une leçon de violon, il me remit — comme une offrande — un papier froissé contenant quelques vers qui résonnent encore en moi :

Chaque vie porte une couleur,

que l’autre révèle en son cœur.

De l’ombre s’élève la lumière,

un éveil discret, une vertu claire.

En toi se devine mon reflet,

et en moi brille ton secret.

S’épanouit la clarté silencieuse,

et l’âme s’ouvre, douce et précieuse.

De l’union s´enfante le sens profond,

un souffle ancien, un même son.

Et le monde chante dans son murmure :

la même source, la même nature.

À travers la musique, cet élève avait découvert le lien qui transcende toute diversité. Dans un geste inattendu, il renversa les rôles de maître et de disciple, me rappelant que l’apprentissage surgit souvent du plus jeune.

Aujourd’hui, en transmettant à mes enfants cette même gratitude pour la musique, je comprends plus clairement encore que ma formation à Sainte Trinité fût bien plus qu’un apprentissage artistique : ce fut, en vérité, une école d’humanité. La vision prophétique de cette sœur supérieure s’est accomplie dans nos vies. La musique, plus qu’une discipline esthétique, s’est révélée comme un pont invisible entre cultures, générations et cœurs.

Comment imaginer que cette sœur visionnaire contemplait déjà cet horizon lointain ? Là où la hauteur de nos yeux n’atteignait pas encore ?

En unissant musique et éducation, elle fit de l’enseignement une métaphore vivante de l’essentiel : veiller sur l’âme à son aurore, ce lieu intérieur que le monde, dans son tumulte, oublie si souvent.

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