Le texte de l’économiste et mon ami, Thomas Lalime, publié dans Le Nouvelliste du 19 août 2025, a le mérite rare de poser calmement une question que beaucoup évitent : que signifie réellement l’arrivée directe du secteur privé au sommet du pouvoir politique haïtien ? Mais à la lumière d’une lecture gramscienne sans complaisance, ce texte appelle une mise en tension plus radicale. Car au-delà des chiffres, des risques de corruption et des garde-fous institutionnels évoqués, se joue une bataille plus profonde : celle de l’hégémonie, du consentement et du sens commun dans une Haïti plongée dans une crise organique majeure.
Si j’étais toi, Thomas, je pousserais plus loin l’analyse en cessant de traiter le secteur privé comme un simple acteur économique devenu acteur politique par accident ou par nécessité. Le vrai basculement n’est pas institutionnel, il est idéologique. Le secteur privé n’entre pas au pouvoir seulement parce que l’État est faible, mais parce qu’il bénéficie déjà d’un avantage décisif dans la sphère culturelle et symbolique : l’idée largement partagée qu’il serait plus rationnel, plus efficace, plus compétent que la classe politique traditionnelle. Cette croyance, qui s’est imposée dans l’imaginaire collectif, constitue une forme de consentement passif, un socle hégémonique préalable. En ce sens, la question n’est pas de savoir si le secteur privé fera preuve de bonne volonté ou d’éthique, mais s’il peut gouverner autrement qu’en universalisation de ses propres intérêts. L’histoire économique haïtienne suggère le contraire : une bourgeoisie structurellement rentière, peu portée sur l’investissement productif et profondément imbriquée dans les mécanismes de capture de l’État.
Si j’étais toi, Thomas, je nommerais plus frontalement ce qui se dessine comme une révolution passive. Le remplacement d’élites politiques discréditées par des figures issues ou adossées au secteur privé ne constitue pas une rupture, mais une recomposition du pouvoir sans transformation des structures. On change les visages au sommet, on promet efficacité et ordre, mais on laisse intacte la matrice oligopolistique, les exemptions, les ententes tacites, la concentration extrême des marchés et la marginalisation des classes subalternes. Dans ce scénario, la sécurité devient un instrument central : non pas une sécurité émancipatrice, mais un ordre minimal destiné à restaurer la circulation des marchandises, la confiance des investisseurs et la stabilité nécessaire à la reproduction du système. Le risque est alors celui d’une hégémonie faible mais suffisante, fondée sur la lassitude populaire plutôt que sur un véritable projet collectif.





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