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Quand l'État est faible, le numérique peut devenir une infrastructure

DB
Dacely Bertrand

February 10, 2026 · Lecture : 6 min

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Dans les États solides, la technologie améliore l'existence. Dans les États fragiles, elle remplace ce qui n'existe plus. Haïti se trouve aujourd'hui dans cette seconde catégorie. Lorsque l'administration publique est discontinue, que la sécurité est fragmentée et que les services de base peinent à fonctionner, une question devient centrale : comment une société continue-t-elle à vivre sans ses infrastructures traditionnelles ?

Dans plusieurs régions du monde confrontées à des crises similaires, une réponse s'est imposée progressivement : le code devient une infrastructure sociale.

La majorité de nos infrastructures physiques s'effondrent. Routes impraticables, banques inaccessibles, bureaux fermés, documents perdus, écoles interrompues. En Haïti, la crise actuelle n'est pas seulement sécuritaire ou politique ; elle est fonctionnelle. Les mécanismes qui permettent à une société de circuler (argent, information, services) sont rompus ou fortement ralentis.

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Or, l'histoire récente montre que lorsque l'État n'arrive plus à jouer son rôle de garant, d'autres formes d'infrastructures émergent, souvent invisibles, mais redoutablement efficaces : plateformes numériques, réseaux mobiles, systèmes distribués. « La nature a horreur du vide. »

Prenons 2 exemples. Le premier est le cas du mobile money en Afrique de l'Est. Au Kenya, dans les années 2000, une grande partie de la population n'avait pas accès au système bancaire classique. L'innovation n'est pas venue d'une réforme institutionnelle, mais d'un usage massif du téléphone mobile pour transférer de l'argent. Résultat : paiements, salaires, aides familiales et activités commerciales ont pu continuer sans l'utilisation des banques traditionnelles.

Les études de la Banque mondiale et de la GSMA, montrent que ce type de solution a réduit l'extrême pauvreté, sécurisé les revenus des ménages, permis à des millions de personnes d'entrer dans l'économie formelle.

Le deuxième exemple nous mène à des zones de crise comme Rwanda et Ukraine. Dans d'autres contextes fragiles, Rwanda post-génocide, Ukraine en temps de guerre, des services numériques ont permis de maintenir l'accès à certains services publics, de coordonner l'aide, de lutter contre la désinformation, de garder un minimum de continuité institutionnelle.

Quel est le point commun ? La technologie n'a pas remplacé l'État, mais elle a empêché son absence totale de paralyser la société. À moins que ce soit la volonté de l'État de ne pas vouloir payer ses employés et de ne pas vouloir vendre ses services qui peuvent au minimum faire fonctionner le pays dans les zones difficiles. Surtout, pas de copier/coller, « les lois découlent de la nature des choses »

Une bonne logique est déjà partiellement à l'œuvre. Contrairement à une idée répandue, Haïti n'est pas étrangère à ces dynamiques. Les services de paiement mobile (MonCash, NatCash) sont largement utilisés, y compris par les populations les plus vulnérables. La diaspora soutient l'économie locale via des transferts numériques, plus 5 milliards de dollars US l'année dernière. Les réseaux sociaux servent d'outils d'alerte, d'information et parfois d'organisation communautaire. Autrement dit, le pays utilise déjà le code comme béquille sociale, mais sans stratégie d'ensemble, sans cadre éthique clair, et sans articulation avec une vision nationale.

Une technologie sans gouvernance pose d'énorme problèmes. Le risque est réel et grandissant. Lorsque la technologie se déploie dans un vide institutionnel, elle peut aussi renforcer les inégalités, exposer les populations à la surveillance abusive, créer une dépendance totale à des acteurs privés ou étrangers. Cest pourquoi la question n'est pas de savoir si Haïti doit utiliser la technologie comme infrastructure sociale elle le fait déjà mais comment l'encadrer intelligemment.

Penser la technologie comme infrastructure sociale en Haïti impose une rupture avec les approches grandiloquentes. Le pays n'a ni les moyens financiers, ni la stabilité institutionnelle, ni l'environnement sécuritaire pour des plateformes nationales complexes inspirées des États développés. Une approche réaliste repose plutôt sur trois principes pragmatiques, ancrés dans les usages existants et les contraintes locales.

1. Des usages ciblés, pas des solutions miracles

En Haïti, le problème n'est pas l'absence de technologies, mais leur inadéquation au réel. Trop souvent, on a voulu déployer des systèmes lourds, centralisés, pensés pour des administrations qui fonctionnent alors même que ces administrations sont intermittentes.

Ce qui est faisable, en revanche, ce sont des usages précis, à impact immédiat, répondant à des besoins concrets. Paiements numériques ciblés pour des catégories clés : enseignants, agents de santé communautaires, travailleurs humanitaires. Dans un contexte où se déplacer pour toucher un salaire peut devenir dangereux, le paiement mobile devient un outil de protection, pas seulement de commodité. Gestion simplifiée des aides et transferts humanitaires, permettant de limiter les détournements, les doublons et les pertes, tout en réduisant la circulation de liquidités physiques dans des zones à risque. Outils d'informations vérifiées en période de crise, capables de diffuser rapidement des informations essentielles (santé, sécurité, déplacements) afin de contrer les rumeurs et la désinformation qui aggravent souvent les situations d'urgence.

L'enjeu n'est pas de « digitaliser l'État », mais de sécuriser quelques fonctions vitales de la société.

2. Des systèmes simples, frugaux et résilients

La robustesse technologique en Haïti ne se mesure pas à la sophistication, mais à la capacité de fonctionner malgré les ruptures : coupures d'électricité, internet instable, déplacements forcés, insécurité.

Cela implique des choix techniques clairs. Fonctionner avec une connectivité limitée, voire intermittente, en privilégiant les technologies mobiles légères, les systèmes asynchrones et les solutions capables de se synchroniser dès que le réseau revient. Être compatibles avec des téléphones basiques, car la majorité de la population n'utilise pas de smartphones haut de gamme. Toute solution excluant ces appareils crée immédiatement une fracture supplémentaire. Continuer à opérer en situation d'instabilité, sans dépendre d'un centre unique, d'un serveur local fragile ou d'une présence physique permanente.

En Haïti, la résilience n'est pas un bonus technique : c'est une condition de survie du système.

3. Une gouvernance hybride, lucide et minimale

La technologie déployée dans un vide institutionnel peut devenir un outil de domination ou de surveillance. C'est pourquoi la gouvernance est aussi importante que le code. Une gouvernance réaliste pour Haïti repose sur un équilibre délicat. Des acteurs locaux au cœur de l'exécution, car aucune solution ne peut fonctionner durablement sans appropriation communautaire. Une expertise diasporique mobilisée comme levier, non pour imposer des modèles extérieurs, mais pour apporter compétences techniques, standards de sécurité et vision à long terme. Une protection responsable des données, avec des choix d'hébergement réfléchis, des accès limités et une collecte strictement nécessaire aux usages définis. Une transparence minimale mais réelle, expliquant ce que fait le système, ce qu'il ne fait pas, et surtout ce qu'il ne prétend pas résoudre.

Il ne s'agit pas de créer une gouvernance parfaite, mais d'éviter l'opacité totale, souvent synonyme d'abus. Ce qui est faisable en Haïti, ce n'est pas une révolution numérique spectaculaire. Cest une technologie modeste, ciblée, résiliente, gouvernée avec lucidité, capable de maintenir un minimum de continuité sociale là où les infrastructures traditionnelles se sont affaiblies.

Le code ne sauvera pas Haïti totalement. La technologie ne remplacera jamais un État fonctionnel, une justice indépendante ou une sécurité publique. Mais dans un pays où ces piliers sont affaiblis, elle peut empêcher l'effondrement total du lien social. Le code n'est ni un gadget ni une promesse futuriste. Il est déjà, de fait, une infrastructure de survie. La question qui se pose désormais est politique et collective : allons-nous laisser cette infrastructure se développer au hasard, ou allons-nous enfin la penser comme un bien commun ?

Dacely Bertrand

Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT 

Professeur, University of the People (California) 

Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)

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