Un message vocal circule. « Pa pase sou wout frè. » Un autre affirme qu’un quartier est tombé. Un troisième annonce une accalmie.
En période de violence, la première victime n’est pas seulement la sécurité. C’est l’information. Lorsque l’État communique peu, tardivement ou de manière fragmentée, les citoyens se tournent vers leurs propres réseaux : groupes WhatsApp, messages vocaux, publications Facebook. L’intelligence collective circule, mais elle circule sans filtre, sans protection et sans cadre. Cette circulation spontanée de messages, aussi précieuse soit-elle, est fragile : elle peut sauver… ou paniquer.
La question n’est donc pas de savoir si la technologie est déjà utilisée en Haïti en situation de crise. Elle l’est. La vraie question est plus délicate : peut-on organiser cette intelligence collective sans transformer l’outil en danger supplémentaire ?
Il est important de le rappeler : Haïti a déjà expérimenté la Civic tech à grande échelle. Après le séisme du 12 janvier 2010, la plateforme Ushahidi, conçue initialement au Kenya, a été utilisée pour cartographier les besoins urgents à travers le pays.
Un numéro court (4636) permettait aux citoyens d’envoyer des SMS signalant : des personnes coincées sous les décombres, des pénuries d’eau ou de nourriture, des urgences médicales, des zones isolées. Des volontaires haïtiens et de la diaspora traduisaient et validaient les messages, qui étaient ensuite cartographiés. Des ONG et agences internationales utilisaient ces données pour orienter les secours. Ce fut l’un des premiers grands exemples mondiaux de “humanitarisme numérique participatif”.
C’était bien mais pas sans faille. Ce qui a fonctionné était la mobilisation rapide de la diaspora, visibilité accrue des besoins, structuration de milliers de messages citoyens. En revanche, ce qui a eu un impact limité était la difficulté d’intégration avec les autorités locales, la vérification imparfaite des signalements, la dépendance à des équipes externes. La leçon est claire. La technologie peut amplifier l’intelligence collective, mais elle ne remplace pas une architecture institutionnelle solide.
En 2010, la menace était naturelle. Aujourd’hui, elle est humaine. Cette distinction change tout. En cas de catastrophe naturelle, il n’y a pas de représailles contre les informateurs, la priorité est la coordination humanitaire, l’exposition des données comporte moins de risques stratégiques.
En contexte de violence armée c’est beaucoup plus difficile. Une information peut être exploitée. Une carte peut devenir un outil de ciblage. Un signalement peut exposer un quartier. C’est pourquoi reproduire mécaniquement le modèle Ushahidi serait irresponsable.
Deux modèles internationaux récents qu’on peut adapter avec prudence et encadrement. En Ukraine, des applications d’alerte préviennent la population lors d’attaques aériennes. Mais elles fonctionnent avec une coordination étatique forte, des systèmes de cybersécurité avancés, des règles strictes de publication. Les initiatives de cartographie humanitaire internationales reposent également sur la validation des données, l’anonymisation, la gouvernance indépendante. La Civic tech efficace est toujours encadrée.
Une initiative similaire est viable aujourd’hui en Haïti, mais uniquement si elle est redéfinie. Surtout pas une grande plateforme nationale. Pas une carte publique détaillant chaque incident. Pas un système improvisé exposant des données sensibles. Mais un périmètre limité et clair. Plutôt que signaler des acteurs armés, une initiative pourrait indiquer les routes impraticables, signaler les zones temporairement à éviter, coordonner les accès à des services humanitaires. L’objectif n’est pas la dénonciation, mais la protection.
Dans ce cas, l’anonymisation et sécurité doivent-être définies par défaut. La logique serait ; aucune donnée nominative publique. Suppression automatique des métadonnées sensibles. Hébergement sécurisé, idéalement hors des zones à risque. Dans ce contexte, la cybersécurité n’est pas technique ; elle est éthique.
Pour contrecarrer toutes dérives, on propose une gouvernance hybride et indépendante. Toute initiative crédible devrait impliquer des acteurs communautaires locaux, des experts en cybersécurité, des membres de la diaspora technique, des partenaires humanitaires. Sans confiance, la Civic tech deviendrait une rumeur structurée et augmenterait le danger de la techno-illusion. Il faut le dire clairement ; la Civic tech ne remplacera ni la police, ni la justice, ni la réforme politique. Elle peut réduire le chaos informationnel, améliorer la coordination, renforcer la vigilance collective. Mais croire qu’une plateforme peut neutraliser la violence serait une illusion dangereuse.
Haïti possède une mémoire numérique ; celle de 2010. Cette expérience montre que l’intelligence collective peut être organisée. Mais le contexte actuel impose plus de prudence que d’enthousiasme. La technologie peut protéger. Elle peut aussi exposer. La différence ne tient pas à l’outil, mais aux limites que nous lui imposons avant de le déployer.
Dacely Bertrand
Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT
Professeur, University of the People (California)
Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes
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