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Réussir une transition sans illusion

DP
Denise Poulard, poularddenise@gmail.com

March 2, 2026 · Lecture : 7 min

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Le président provisoire Jocelerme Privert
Le président provisoire Jocelerme Privert
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Gouverner sous contraintes dans un État à souveraineté limitée

L’une des erreurs récurrentes de la gouvernance en Haïti consiste à raisonner comme si l’État disposait des attributs d’un État consolidé : monopole effectif de la violence, capacité administrative homogène, légitimité sociale étendue. Or, la réalité est tout autre. L’État haïtien évolue depuis plusieurs décennies dans un régime de souveraineté partielle, caractérisé par une capacité inégale à exercer l’autorité publique, à contrôler le territoire et à fournir les biens collectifs essentiels (Migdal, 1988 ; Risse & Börzel, 2011 ; Fukuyama, 2014).

Cette configuration institutionnelle n’est ni conjoncturelle ni exceptionnelle. Elle est le produit d’une trajectoire historique longue, marquée par la faiblesse des capacités administratives, la fragmentation de l’autorité politique et l’intervention récurrente d’acteurs externes. Dans ce contexte, la gouvernance se déploie sous une forme pluri-acteurs : communautés locales, organisations religieuses, ONG, réseaux informels et partenaires internationaux assurent une part significative des fonctions normalement dévolues à l’État. Toutefois, cette pluralité n’a pas été structurée autour d’un projet explicite de consolidation étatique. Elle fonctionne de manière fragmentée, parfois concurrentielle, sans hiérarchisation collective des priorités, ce qui empêche toute accumulation durable de capacités publiques (Batley & McLoughlin, 2015 ; Booth, 2012).

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À cette souveraineté étatique partielle correspond une citoyenneté fragilisée. Les travaux sur la culture politique montrent que lorsque l’État est perçu comme incohérent, arbitraire ou capturé par des intérêts particuliers, la citoyenneté tend à se replier sur la défiance, les clivages et les revendications immédiates, au détriment d’un engagement civique informé, fondé sur la compréhension des droits et des devoirs (Almond & Verba, 1963 ; Dalton, 2008 ; Norris, 2011 ; Rosanvallon, 2006). Cette citoyenneté dite « limitée » n’est pas une défaillance morale ; elle est le produit d’un environnement institutionnel durablement dégradé.

Ces constats ont été analysés plus en détail dans des travaux récents consacrés à la gouvernance haïtienne, à l’intervention internationale et à la co-gouvernance sous contrainte (Poulard, 2025a ; Poulard, 2025b). Ils constituent le point de départ nécessaire pour évaluer toute transition politique en Haïti.

La retenue comme principe structurant de la transition

L’expérience haïtienne des transitions politiques révèle une constante empirique : là où l’ambition politique a débordé le cadre du provisoire, l’instabilité s’est aggravée. À l’inverse, les transitions ayant atteint leur objectif minimal - organiser des élections acceptables et transférer pacifiquement le pouvoir - l’ont fait par la retenue.

La transition conduite par Ertha Pascal-Trouillot (1990-1991) demeure emblématique : neutralité assumée, refus de la personnalisation du pouvoir, priorité exclusive à l’organisation d’élections. À l’opposé, la transition de 2004-2006, malgré certains apports techniques, a laissé un héritage institutionnel fragile : recours à des arrangements extraconstitutionnels, gestion sécuritaire politisée, déficit de légitimation. La transition de 2016-2017, avec Jocelerme Privert, a montré qu’un respect strict des procédures et du calendrier pouvait permettre un transfert pacifique du pouvoir, malgré un contexte fortement contraint. Ces expériences rejoignent les conclusions de la littérature comparative : en contexte de transition, faire moins mais mieux est plus stabilisateur que de prétendre transformer l’ordre institutionnel (O’Donnell & Schmitter, 1986 ; Przeworski, 1991 ; Grindle, 2007 ; Andrews, 2013). La retenue apparaît ainsi non pas comme un renoncement, mais comme une stratégie rationnelle d’adaptation à des capacités étatiques limitées.

La légalité comme ressource politique centrale

Dans les États fragiles, la légalité n’est pas un luxe normatif ; elle constitue une ressource politique rare. Elle produit de la prévisibilité, limite l’arbitraire et protège l’exécutif lui-même contre une délégitimation rapide (Levi, 1998 ; North, Wallis & Weingast, 2009). Les transitions haïtiennes montrent que chaque entorse aux règles - décrets abusifs, institutions parallèles, arrangements ad hoc laisse des traces durables qui affaiblissent la crédibilité de l’État bien au-delà de la période transitoire. L’urgence sécuritaire, abondamment documentée par la presse haïtienne et internationale depuis 2024, ne justifie pas l’exception permanente. Gouverner légalement en transition implique d’accepter la lenteur procédurale comme un coût nécessaire pour préserver la cohérence institutionnelle (Linz & Stepan, 1996 ; Fukuyama, 2014). Dans un contexte de défiance généralisée, la légalité ne crée pas immédiatement de confiance, mais son absence produit presque toujours une défiance accrue.

Gouverner sous regard permanent : ce que le Conseil des Ministres, dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, doit faire et ne doit pas faire

Cette grille d’analyse prend aujourd’hui une dimension immédiatement contemporaine. Le chef du gouvernement actuel, exerce son mandat dans un contexte de scrutin permanent. Il est observé, contesté et soupçonné. Sa légitimité est fragilisée par des présupposés politiques persistants et par la perception, largement relayée dans le débat public, qu’il est maintenu davantage par l’appui de partenaires internationaux - notamment les États-Unis - que par un consensus national. Dans un tel contexte, il n’a pas droit à l’erreur stratégique.

Ce que le Premier ministre doit faire

Premièrement, réduire volontairement le périmètre d’action du gouvernement. Une transition n’est pas un mandat de refondation. Elle doit se concentrer sur trois fonctions strictement transitoires : la sécurité minimale, la continuité administrative et la préparation crédible de la sortie électorale. Deuxièmement, gouverner par la méthode plutôt que par des annonces. Cela suppose une centralité accrue du droit, des procédures écrites, de la collégialité décisionnelle et de la traçabilité administrative. La crédibilité d’une transition repose moins sur la visibilité politique que sur la solidité procédurale. Troisièmement, protéger l’Administration publique. Dans un État aux capacités limitées, l’Administration est souvent la dernière infrastructure fonctionnelle. La politiser ou la restructurer de manière improvisée compromet la capacité des autorités futures à gouverner (Andrews, 2013). Quatrièmement, préparer explicitement la sortie. La transition doit produire des signaux clairs indiquant qu’elle ne cherche pas à s’installer : calendrier électoral crédible, mécanismes de transmission, refus de décisions irréversibles.

Ce que le Premier ministre ne doit pas faire

Il ne doit pas se comporter comme un pouvoir élu ni comme un refondateur. Il ne doit pas instrumentaliser l’urgence sécuritaire pour élargir indéfiniment l’exécutif. Il ne doit pas multiplier les promesses irréalistes dans un État aux capacités limitées. Il ne doit pas gouverner en priorité pour satisfaire des attentes externes, au détriment de la cohérence interne. Enfin, il ne doit pas confondre la visibilité internationale et la légitimité politique. L’histoire haïtienne montre que la confusion des rôles et la perte de neutralité précèdent presque toujours l’échec des transitions.

Préparer la sortie : responsabilité de l’État et responsabilité citoyenne

La réussite d’une transition se mesure moins à ce qui est accompli qu’à ce qui est préservé. Préparer la sortie consiste à maintenir les capacités administratives, à éviter les décisions irréversibles et à transmettre un cadre institutionnel suffisamment fonctionnel pour permettre aux autorités élues de gouverner (Grindle, 2004 ; Fukuyama, 2014). Mais cette responsabilité n’incombe pas uniquement à l’exécutif. Elle engage également la société. Une citoyenneté responsable suppose une compréhension minimale du fonctionnement de l’État, une exigence de légalité cohérente et un refus de l’arbitraire, même lorsqu’il semble servir une cause jugée juste. Sans apprentissage civique, la pression citoyenne tend paradoxalement à produire l’instabilité qu’elle dénonce (Dahl, 1989 ; Dalton, 2008 ; Rosanvallon, 2015).

Conclusion

Réussir une transition en Haïti ne consiste ni à sauver le pays ni à réparer l’histoire. C’est un exercice de discipline institutionnelle, de retenue politique et de responsabilité partagée. Dans un État à souveraineté limitée et une société marquée par la défiance, la seule ambition réaliste est de ne pas aggraver la crise.

Bibliographie

Almond, G. A., & Verba, S. (1963). The Civic Culture. Princeton University Press.

Andrews, M. (2013). The Limits of Institutional Reform in Development. Cambridge University Press.

Batley, R., & McLoughlin, C. (2015). The politics of public services. World Development, 72, 275-289.

Booth, D. (2012). Development as a Collective Action Problem. ODI.

Dalton, R. J. (2008). The Good Citizen. CQ Press.

Dahl, R. A. (1989). Democracy and Its Critics. Yale University Press.

Fukuyama, F. (2014). Political Order and Political Decay. Farrar, Straus and Giroux.

Grindle, M. (2004). Good enough governance. Governance, 17(4), 525-548.

Grindle, M. (2007). Going Local. Princeton University Press.

Levi, M. (1998). Consent, Dissent, and Patriotism. Cambridge University Press.

Linz, J. J., & Stepan, A. (1996). Problems of Democratic Transition and Consolidation. Johns Hopkins University Press.

Migdal, J. S. (1988). Strong Societies and Weak States. Princeton University Press.

North, D. C., Wallis, J. J., & Weingast, B. R. (2009). Violence and Social Orders. Cambridge University Press.

Norris, P. (2011). Democratic Deficit. Cambridge University Press.

O’Donnell, G., & Schmitter, P. C. (1986). Transitions from Authoritarian Rule. Johns Hopkins University Press.

Przeworski, A. (1991). Democracy and the Market. Cambridge University Press.

Risse, T., & Börzel, T. (2011). Governance without a State. Columbia University Press.

Rosanvallon, P. (2006). La contre-démocratie. Seuil.

Rosanvallon, P. (2015). Le bon gouvernement. Seuil.

Poulard, D. (2025). Repenser une éventuelle intervention internationale en Haïti. Le Nouvelliste, 29 septembre 2025.

Poulard, D. (2025). Haïti et la Résolution 2793 : Co-gouverner pour reconstruire la souveraineté ? Le Nouvelliste, 14 octobre 2025.

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