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Haïti ou la génération sacrifiée

JR
Jerry Registe

March 9, 2026 · Lecture : 10 min

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Ecoliers dans les rues
Ecoliers dans les rues
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Haïti est à un tournant historique. Dans les rues de Port-au-Prince comme dans les villages isolés, la jeunesse constitue près des trois quarts de la population, avec environ 74,4 % des habitants âgés de moins de 40 ans (IHSI, 2024). Cette grande représentation démographique de jeunes devrait être une opportunité. 

Pourtant, la grande majorité de ces jeunes vit aujourd’hui dans des conditions extrêmement précaires : bidonvilles insalubres, quartiers urbains assiégés par l’insécurité, villages enclavés, habitats dégradés, accès limité aux soins de santé, à une éducation de qualité, à des loisirs structurants ou encore à de réelles opportunités d’emploi. Si cette situation perdure, elle risque d’hypothéquer durablement l’avenir du pays. Ignorer ce groupe ne serait pas seulement une erreur sociale, mais une catastrophe politique et économique annoncée.  

Mais la jeunesse n’est pas seulement une donnée statistique. Comme l’a souligné le sociologue Pierre Bourdieu, « la jeunesse n’est qu’un mot ». Elle constitue avant tout une catégorie sociale construite, traversée par des rapports de pouvoir, des inégalités économiques et des trajectoires sociales différenciées. En Haïti, cette catégorie se trouve aujourd’hui au cœur d’une contradiction majeure. Elle représente la principale force démographique du pays tout en étant l’un des groupes sociaux les plus fragilisés.

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Cette transformation démographique s’inscrit également dans une recomposition spatiale et sociale du pays. Haïti n’est plus la société majoritairement rurale d’autrefois, où près de 80 % des jeunes vivaient en milieu rural contre seulement 20 % dans les villes. Les dynamiques d’urbanisation accélérée, les migrations internes et externe et l’effondrement progressif de certaines structures économiques ont profondément redessiné la géographie sociale de la jeunesse. Une part croissante des jeunes se concentre désormais dans des espaces urbains marqués par la précarité, l’exclusion et l’insécurité.

Pourtant, ce potentiel humain considérable qui représente à la fois le présent et l’avenir du pays, évolue dans un environnement profondément précaire. Le taux de chômage chez les moins de 30 ans dépasse les 37 % (Banque Mondiale, 2024), l’accès à une éducation de qualité demeure limité, les perspectives économiques durables sont rares et la vulnérabilité des jeunes face aux violences armées ne cesse de s’aggraver.

Dans un tel contexte, la crise que traverse la jeunesse haïtienne ne peut être comprise uniquement comme un problème individuel ou moral. Elle renvoie à une désorganisation plus profonde du tissu social. Le sociologue Émile Durkheim parlait d’« anomie » pour décrire ces moments où les normes sociales s’effondrent et où les individus se retrouvent privés de repères collectifs. À bien des égards, la situation actuelle d’Haïti présente les traits caractéristiques d’un tel déséquilibre : affaiblissement des institutions, rupture des mécanismes d’intégration sociale et incapacité des structures économiques à offrir des perspectives aux nouvelles générations.

Les quartiers défavorisés, notamment dans la zone métropolitaine de Port-au-Prince, subissent de plein fouet la montée de la violence armée. Le chômage massif, combiné à l’absence d’infrastructures éducatives, culturelles et sportives et d’opportunités, crée un terrain propice à la manipulation et au recrutement de jeunes par des groupes criminels.

Les images de mineurs armés enrôlés dans ces groupes, alors qu’ils devraient être à l’école, traduisent tragiquement le gaspillage d’un potentiel humain inestimable. Selon les dernières estimations de l’UNICEF, le nombre d’enfants recrutés par des groupes armés en Haïti a augmenté de près de 70 % en un an, révélant l’aggravation de la crise de protection de l’enfance dans le pays (UNICEF, Communiqué de presse, 25 novembre 2024).

Cependant, réduire la jeunesse haïtienne à une génération en détresse serait une erreur d’analyse. Malgré les contraintes structurelles, elle fait preuve d’une résilience et d’une créativité remarquables. Dans de nombreux domaines, comme l’entrepreneuriat, l’innovation technologique, la culture, les initiatives communautaires, des jeunes développent des réponses originales aux défis du quotidien. 

À Cité Soleil, en 2016, un groupe de jeunes a lancé une initiative qui allait rapidement devenir une expérience collective emblématique. C’est la construction d’une bibliothèque baptisée Konbit Bibliyotèk Site Solèy (KBSS) inspirée de l’esprit du konbit. Cette initiative reposait sur la contribution volontaire des habitants de la communauté, mais aussi sur le soutien de personnes provenant d’autres départements du pays et même de la diaspora haïtienne.

Cette expérience a également encouragé d’autres jeunes à reproduire ce type d’initiative dans d’autres régions du pays ; par exemple à Thomonde, où des jeunes se sont inspirés de cette dynamique pour mettre en place un projet similaire. Dans un élan de solidarité locale, la population a pu mobiliser plus de 274 billions de gourdes haïtiennes pour donner naissance à cet espace de savoir et de partage. Cet acte citoyen et exemplaire témoigne d’une volonté de rompre avec les représentations négatives souvent associées à cette commune et d’affirmer une autre image de la jeunesse locale.

En 2022, j’ai également eu l’honneur de collaborer avec une organisation internationale dans la mise en œuvre des forums départementaux de la jeunesse à travers le pays. Les jeunes rencontrés lors de ces espaces de dialogue ont été particulièrement clairs : ils ont formulé des propositions concrètes, des solutions durables et des idées créatives face aux problèmes auxquels ils sont confrontés. Ces exemples, parmi bien d’autres que l’on pourrait citer, témoignent de l’existence d’un dynamisme social réel au sein de la jeunesse haïtienne, un potentiel collectif qui ne demande qu’à être reconnu, valorisé et soutenu.

Dans cette perspective, la réflexion de la philosophe Hannah Arendt sur la « natalité » prend tout son sens. Pour Arendt, chaque nouvelle génération porte en elle la capacité d’introduire du nouveau dans le monde. Les jeunes incarnent ainsi une possibilité permanente de renouvellement social et politique. Ignorer cette énergie créatrice, ou pire la laisser s’éteindre, reviendrait à condamner la société à l’immobilisme et au déclin.

Le sociologue Karl Mannheim, quant à lui, rappelle que les générations ne sont pas seulement définies par leur âge, mais par l’expérience historique qu’elles partagent. La jeunesse haïtienne d’aujourd’hui est une génération façonnée par la succession des crises politiques, économiques et sécuritaires. Cette expérience commune influence profondément ses aspirations, ses stratégies de survie et sa manière d’envisager l’avenir.

Dans un pays où les crises politiques, économiques et sociales se conjuguent à une insécurité chronique, investir dans la jeunesse n’est pas seulement une option politique : c’est un impératif existentiel pour la survie même de la société haïtienne. Il devient urgent pour l’État et l’ensemble des acteurs publics d’élaborer et de mettre en œuvre une politique nationale de jeunesse actualisée, capable de répondre aux réalités contemporaines du pays.

Une telle politique devrait s’appuyer sur plusieurs priorités fondamentales : garantir l’accès universel à une éducation de qualité ; développer la formation technique et professionnelle ainsi que les compétences numériques ; mettre en place des programmes d’emploi spécifiquement destinés aux jeunes ; faciliter l’accès au crédit et accompagner l’entrepreneuriat.

Il est également indispensable de favoriser l’inclusion et la participation des jeunes dans la gouvernance locale et nationale, tout en renforçant leurs capacités citoyennes. Parallèlement, le développement d’infrastructures socioculturelles, d’espaces sportifs, culturels et éducatifs constitue un levier essentiel pour prévenir la violence et renforcer la cohésion sociale.

La mise en place d’un cadre légal et institutionnel cohérent permettrait également d’assurer la coordination et l’efficacité des différentes initiatives en faveur de la jeunesse. L’élaboration et la mise en œuvre d’une politique nationale de jeunesse actualisée apparaissent comme une priorité urgente. Une telle politique devrait être construite à travers un processus participatif et inclusif, permettant aux jeunes eux-mêmes de contribuer à la définition des orientations qui concernent leur avenir. 

Face à cette situation qui fragilise la jeunesse haïtienne depuis plusieurs décennies, certaines analyses ont déjà proposé des pistes de réforme. Dans son mémoire consacré à la prise en compte des aspirations des jeunes dans les politiques publiques, réalisé à la Faculté des Sciences Humaines (FASCH) de l’Université d’État d’Haïti, Daniel Milfort souligne la nécessité de repenser en profondeur l’action publique en matière de jeunesse. 

L’auteur recommande notamment la mise à jour de la politique nationale de la jeunesse à travers un large consensus, la création d’un fonds national d’insertion destiné à soutenir les initiatives économiques des jeunes, ainsi que la mise en œuvre de programmes favorisant leur développement, leur protection et leur insertion socio-économique. 

Il insiste également sur l’importance de renforcer les capacités institutionnelles du Ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action Civique, notamment par l’intégration de professionnels des sciences sociales et par la réhabilitation ou la création d’espaces de loisirs modernes, particulièrement dans les quartiers les plus vulnérables.

À quatre ans de l’échéance mondiale de 2030, Haïti, comme tous les États membres de l’Organisation des Nations Unies, devra présenter les progrès réalisés dans la mise en œuvre des Objectifs de Développement Durable. Or, plusieurs de ces objectifs, notamment l’éducation de qualité, la réduction des inégalités, le travail décent et la croissance économique, ainsi que la promotion de sociétés pacifiques et d’institutions efficaces sont directement liés à la condition et aux perspectives de la jeunesse.

Aligner les priorités nationales sur ces objectifs permettrait non seulement de renforcer la cohérence des politiques publiques, mais aussi d’attirer des financements internationaux et d’inscrire les investissements en faveur des jeunes dans un cadre global reconnu.

En réalité, Haïti se trouve aujourd’hui à un moment charnière de son histoire. Les violences armées, la pauvreté structurelle et le désespoir social ne pourront être durablement endigués sans un investissement massif dans la jeunesse. L’éducation, la formation professionnelle et l’accès à l’emploi constituent les leviers les plus puissants pour transformer ce capital humain en moteur de reconstruction nationale.

Mais l’enjeu dépasse la seule dimension économique. Il s’agit avant tout d’un choix de société. Une nation qui laisse sa jeunesse dériver entre marginalisation, migration forcée et violence compromet irrémédiablement sa propre capacité de se projeter dans l’avenir.

Comme le rappelait le sociologue Émile Durkheim, la cohésion d’une société repose sur sa capacité à intégrer ses membres et à leur offrir des repères collectifs. Lorsque ces mécanismes d’intégration s’effondrent, c’est l’ensemble du corps social qui se fragilise. La situation actuelle d’Haïti montre tragiquement ce risque.

Pourtant, l’histoire montre aussi que les périodes de crise peuvent devenir des moments de refondation. La jeunesse haïtienne, malgré les obstacles, continue de porter des aspirations, des idées et des initiatives capables de renouveler les horizons du pays.

Refuser de voir en elle autre chose qu’un problème serait une erreur historique. Car la jeunesse n’est pas seulement une catégorie d’âge : elle est la réserve de créativité, d’énergie et d’imagination dont dépend toute transformation sociale.

L’avenir d’Haïti se joue donc, maintenant en grande partie, dans le destin de sa jeunesse. La laisser dans la gueule des lions reviendrait à renoncer à toute perspective de reconstruction nationale. L’accompagner, l’écouter et investir dans son potentiel pourrait au contraire ouvrir la voie à une société plus juste, plus stable et plus digne.

Références 

Arendt, Hannah. La crise de la culture : huit exercices de pensée politique. Paris : Gallimard, 1972.

Bourdieu, Pierre. Questions de sociologie. Paris : Les Éditions de Minuit, 1984.

Castel, Robert. Les métamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat. Paris : Gallimard, 1995.

Collier, Paul. The Bottom Billion: Why the Poorest Countries Are Failing and What Can Be Done About It. Oxford : Oxford University Press, 2007. 

Durkheim, Émile. Le Suicide : étude de sociologie. Paris : Félix Alcan, 1897.

Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI). Estimations désagrégées de la population haïtienne en 2024. Port-au-Prince : IHSI, 2024. Oan4m17p5LEKtsGEnHgt.pdf

Mannheim, Karl. Le problème des générations. Paris : Nathan, 1990.

Milfort, Daniel. Pour la prise en compte des aspirations et attentes des jeunes dans les politiques publiques en Haïti : cas de la politique de jeunesse et de l’insertion socio-économique au Ministère de la Jeunesse, des Sports et de l’Action Civique (MJSAC) de 2011 à 2015. Mémoire de sortie, Faculté des Sciences Humaines (FASCH), Université d’État d’Haïti.

Urdal, Henrik. “A Clash of Generations? Youth Bulges and Political Violence.” International Studies Quarterly, vol. 50, no. 3, 2006, pp. 607–629. 

United Nations. World Youth Report: Youth and the 2030 Agenda for Sustainable Development. New York : United Nations, 2020. WorldYouthReport-2030Agenda.pdf

Wacquant, Loïc. Punir les pauvres : le nouveau gouvernement de l’insécurité sociale. Marseille : Agone, 2004.

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