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Opinions

Le piège de Thucydide au Moyen-Orient

Parallèles entre la confrontation américano-israélienne contre l’Iran et la guerre du Péloponnèse

BM
Belony Mascary, juriste, diplomate travaillant sur la géopolitique des Balkans

March 20, 2026 · Lecture : 11 min

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La guerre du Péloponnèse
La guerre du Péloponnèse
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« La croissance de la puissance d’Athènes, et la crainte que cela inspira aux Lacédémoniens, les contraignit à la guerre ». Cette phrase de Thucydide, écrite il y a près de vingt-cinq (25) siècles, résonne avec une acuité troublante dans le contexte géopolitique actuel du Moyen-Orient. Alors que les tensions entre l’axe israélo-américain et la République islamique d’Iran atteignent des pics inquiétants, l’ombre de la guerre du Péloponnèse (431-404 av. J.-C.) plane sur les analyses des stratèges et des philosophes. Ce conflit fratricide qui opposa Athènes et Sparte, et qui sonna le glas de l’âge d’or grec, ne fut pas seulement une lutte hégémonique ; il fut, selon l’expression consacrée par Graham Allison, un « piège de Thucydide », soit le danger quasi inexorable de guerre lorsqu’une puissance montante défie une puissance établie. Ainsi, la confrontation actuelle au Moyen-Orient peut-elle être lue comme la tentative désespérée d’une puissance dominante (les USA, en relais de leur “Sparte” locale, Israël) de verrouiller un système international qui lui échappe, face à une puissance émergente (l'Iran) qui, à l'instar d'Athènes, construit sa légitimité sur un discours anti-impérialiste et révolutionnaire ? Dans quelle mesure la dynamique actuelle entre l’axe américano-israélien et l’Iran reproduit-elle la trappe de Thucydide (c’est-à-dire l’inéluctabilité de la guerre causée par la peur suscitée par la montée en puissance d’un défi à l’hégémonie), ou bien s’en écarte-t-elle en raison de la nature asymétrique et hybride des conflits modernes ? L'objectif de cet article est d'essayer de proposer une lecture comparée de ces deux (2) confrontations, distantes de vingt-cinq (25) siècles, mais étrangement similaires dans leur structure profonde et leur tragique logique. Au fait, il ne s’agit pas de transposer mécaniquement l’Antiquité au présent, mais d’utiliser la grille de lecture thucydidéenne comme un outil heuristique pour éclairer les dynamiques à l’œuvre au Moyen-Orient. Pour ce faire, d’une part, nous essayerons de voir que le conflit actuel, à l’instar de la guerre du Péloponnèse, peut se lire comme l’affrontement de deux (2) modèles civilisationnels et politiques irréconciliables, une lutte pour l’hégémonie régionale où la peur est le principal moteur de l’escalade, et où l’hubris des acteurs les conduit à répéter des erreurs tragiques. D'autre part, nous allons tenter d'analyser successivement les parallèles structuraux entre les deux (2) blocs, le rôle de la peur comme causalité profonde, la tentation impériale et le dialogue des impuissances, avant de conclure sur la philosophie de l’histoire que ce parallèle implique.

1. Deux (2) mondes, deux (2) modèles : l’affrontement des hégémonies

Le premier parallèle frappant entre les deux (2) situations réside dans la nature bipolaire de l’affrontement. En effet, la guerre du Péloponnèse oppose deux (2) cités grecques aux caractéristiques diamétralement opposées, que Thucydide s’attache à styliser pour en faire des idéaux-types. D’un côté, Athènes, puissance maritime, démocratique, innovante, ouverte sur le monde, commerçante et audacieuse. De l’autre, Sparte, puissance terrestre, oligarchique, traditionaliste, fermée sur elle-même, agricole et prudente. Cette opposition ne se limitait pas à une rivalité de puissance ; elle incarnait deux (2) conceptions du monde, deux (2) façons d’organiser la cité et de penser le lien social.

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En fait, dans le conflit qui nous occupe, une structure binaire analogue semble se dessiner, bien que les rôles ne soient pas parfaitement superposables. D’un côté, les USA, en tant que puissance hégémonique mondiale établie, alliés à Israël, une puissance régionale dynamique, démocratique et technologiquement avancée. Cet axe représente, aux yeux de ses adversaires et d’une partie du monde, le modèle occidental, libéral et moderne, appuyé sur une puissance navale et aérienne écrasante. De l’autre côté, l’Iran, puissance montante chiite, théocratique, qui conteste l’ordre régional établi depuis la révolution de 1979. Comme Sparte, l’Iran s’appuie sur un soft power idéologique solide (le chiisme révolutionnaire), un réseau d’alliances terrestres (le “Croissant chiite” allant de l’Irak au Liban via la Syrie) et une capacité de nuisance asymétrique via des procurateurs (Hezbollah, Houthis, etc.).

En effet, l’analogie avec l’opposition thucydidéenne est éclairante : d’un côté, une puissance liquide, agile, connectée par la mer et la technologie (Athènes/USA-Israël) ; de l’autre, une puissance solide, ancrée territorialement, lente mais résiliente, dont la force réside dans la profondeur stratégique et la capacité à user l’adversaire (Sparte/Iran). Comme le note Raymond Aron dans son analyse de Thucydide, l’historien grec tend à élever chaque camp au rang de concept, ce qui rend son récit applicable à d’autres siècles. En ce sens, l’affrontement irano-américain n’est pas qu’un conflit d’intérêts ; il est la réédition moderne de la lutte entre la mer et la terre, entre la révolution et la tradition, entre un ordre voulu universel et un contre-modèle résolument identitaire.

2. La peur comme moteur de l’histoire

Thucydide est le premier penseur à identifier clairement la peur comme le ressort fondamental des relations internationales. Dans son analyse des causes de la guerre, il distingue les causes immédiates (les incidents de Corcyre et Potidée) de la cause véritable : “Ce qui contraignit les Lacédémoniens à la guerre, ce fut, à mon sens, la crainte que les Athéniens ne devinssent plus puissants, les voyant déjà maîtres d’une grande partie de la Grèce”. Ainsi, cette peur est une puissance autonome, une force politique qui s’impose aux acteurs et conditionne leurs décisions, souvent contre leur gré.

Cette grille de lecture est, en effet, essentielle pour comprendre la dynamique du conflit contre l’Iran. La politique américaine et israélienne au Moyen-Orient est largement motivée par une peur existentielle. Du côté israélien, la rhétorique des dirigeants, évoquant constamment la menace d’un deuxième Holocauste si l’Iran obtenait l’arme nucléaire, est l’expression la plus pure de cette peur viscérale qui guide la politique de défense. Du côté états-unien, la peur de voir l’ordre régional bouleversé, les alliés traditionnels (Arabie saoudite et monarchies du Golfe) déstabilisés et le flux pétrolier menacé alimente une politique de containment et de sanctions maximales.

Symétriquement, la politique iranienne est également guidée par la peur. La République islamique, qui se perçoit comme encerclée par des bases américaines, entourée de puissances nucléaires hostiles et victime de tentatives de déstabilisation, agit par peur d’un changement de régime imposé de l’extérieur. Le programme nucléaire iranien, au-delà de la quête de prestige, est aussi une quête de dissuasion absolue contre cette peur. Dès lors, nous assistons à une spirale classique de la sécurité : les actions entreprises par chaque camp pour apaiser sa propre peur (sanctions, développement de missiles et alliances) ne font qu’accroître la peur de l’autre, rendant la guerre généralisée plus probable. Ainsi, c'est le tragique de la condition politique que Thucydide a mis en lumière et que les décideurs contemporains semblent incapables de conjurer.

3. L’impérialisme et le droit du plus fort : le dialogue des Méliens revisité

Le passage le plus célèbre de l’œuvre de Thucydide est sans doute le “Dialogue des Méliens” (livre V). En 416 av. J.-C., les Athéniens somment la petite île neutre de Mélos de se soumettre ou d’être anéantie. Les Méliens en appellent à la justice, à la neutralité et à la pitié des dieux. La réponse des Athéniens est d’un réalisme glaçant : la justice n’intervient dans les raisonnements humains que quand les forces sont égales de part et d’autre ; dans le cas contraire, les forts exercent leur pouvoir et les faibles doivent céder. Les Méliens refusent, forts de leur droit et de l’espoir d’une aide spartiate. Donc, ils sont vaincus, tous les hommes exécutés, les femmes et les enfants vendus en esclavage.

Ce dialogue tant important est en effet le manifeste de l’impérialisme athénien et de la realpolitik. Il trouve un écho saisissant dans les Relations internationales contemporaines, et particulièrement dans le traitement de la question iranienne. L’Iran, à l’image de Mélos, revendique son droit à l’autodétermination, à la souveraineté, et notamment son droit à développer une filière nucléaire civile, garanti par le Traité sur la Non-Prolifération des armes nucléaires (TNP). En face, les puissances occidentales, fortes de leur supériorité militaire et économique, lui signifient que ce droit est conditionné à son bon comportement et à l’acceptation des règles de l’ordre international dominé par elles. La question du nucléaire iranien n’est pas qu’une question technique ; elle est l’expression moderne du dilemme mélien. Donc l’Iran, comme Mélos, refuse la soumission et cherche à survivre dans un monde où les grandes puissances édictent la loi.

La fin tragique de Mélos, qui choisit la liberté plutôt que la servitude, interroge sur le sort des nations réfractaires. Mais Thucydide, en narrateur implacable, montre aussi l’hubris des vainqueurs. Le massacre de Mélos, loin de renforcer l’empire athénien, le délite moralement et précède de peu le désastre de l’expédition de Sicile. De la même manière, les interventions unilatérales, les sanctions économiques qui asphyxient des populations entières, ou les assassinats ciblés de commanditaire, s’ils démontrent une supériorité tactique, nourrissent un ressentiment durable et délégitiment la puissance qui les emploie. Donc, l’exercice brutal de la force, pour Thucydide comme pour tout réaliste, est un signe de faiblesse stratégique autant qu’une démonstration de puissance.

4. L’hubris et le retour du tragique : la guerre comme labyrinthe

Le dernier parallèle, et non des moindres, concerne l’aveuglement des acteurs et le caractère auto-destructeur de leurs décisions. La guerre du Péloponnèse est une tragédie car elle voit les protagonistes, emportés par leur orgueil (hubris), commettre des erreurs fatales. Le plus bel exemple est l’expédition de Sicile (415-413 av. J.-C.). Athènes, au lieu de consolider son empire, se lance dans une conquête lointaine et hasardeuse contre une cité (Syracuse) dont elle ignore tout. Poussée par l’éloquence séductrice d’Alcibiade et par l’appât du gain, l’Assemblée démocratique vote cette expédition gigantesque qui se terminera par l’anéantissement total de la flotte et de l’armée athéniennes. Donc, comme l’analyse Francis Larran, l’œuvre de Thucydide se présente alors comme un labyrinthe où le lecteur est invité à réfléchir sur les délicates questions du devenir historique, de l’éthique politique ou de la faute humaine.

En effet, le conflit avec l’Iran n’est pas exempt de cette dimension tragique. L’invasion de l’Irak en 2003, pour de nombreux spécialistes en Relations internationales, justifiée par des motifs fallacieux, a eu pour effet principal d’éliminer le principal ennemi sunnite de l’Iran (Saddam Hussein) et d’offrir à Téhéran une influence décisive sur Bagdad. Cet acte d’hubris états-unien a créé le Croissant chiite que l’on redoute aujourd’hui. De même, la politique israélienne de frappes répétées en Syrie et au Liban, si elle vise à dégrader les capacités de l’axe iranien, risque à chaque fois de déclencher un embrasement régional aux conséquences imprévisibles.

Le parallèle avec l’expédition de Sicile est frappant : une puissance technologiquement supérieure, confiante en sa capacité à contrôler l’escalade, s’engage dans un bourbier aux objectifs mal définis, sans comprendre la société qu’elle affronte, et finit par transformer un conflit limité en une guerre existentielle. L’aveuglement, la confiance excessive dans la technique militaire et le mépris de l’adversaire sont les ingrédients éternels de la tragédie politique. Thucydide écrivait son histoire comme un trésor pour toujours pour que les générations futures, confrontées aux mêmes passions humaines, puissent reconnaître les signes avant-coureurs du désastre. Donc, il est à craindre que ces signes, aujourd’hui, ne soient pas lus.

Pour conclure, le parallèle entre la guerre du Péloponnèse et la confrontation américano-israélienne contre l’Iran dépasse le simple jeu d’esprit. Il révèle la permanence des structures profondes de la politique internationale. La dynamique de puissance et de peur, l’affrontement de modèles civilisationnels inconciliables, la tentation impériale du plus fort et l’aveuglement tragique des décideurs sont autant de constantes de l’histoire humaine que Thucydide a su, le premier, théoriser avec une acuité inégalée. Ce parallèle ne préjuge pas de l’issue du conflit, mais il en éclaire les risques. Il nous rappelle que, comme dans la Grèce Antique, la guerre n’est jamais une simple continuation de la politique par d’autres moyens ; elle est une rupture, une aventure dont nul ne sort indemne. La leçon ultime de Thucydide, reprise par des philosophes comme Hannah Arendt ou des historiens comme Jacqueline de Romilly, est peut-être que les empires, à force de vouloir étendre leur puissance et de céder à la peur de la perdre, finissent par commettre l’irréparable. En ce sens, la question qui se pose aux décideurs actuels n’est pas de savoir comment gagner la guerre contre l’Iran, mais bien comment éviter, à l’image d’Athènes, de transformer une position de force en une défaite stratégique et morale. Ainsi donc, le fantôme de Thucydide continue de hanter les couloirs du pouvoir, rappelant que l’histoire est un labyrinthe dont on ne sort qu’à condition d’en connaître les détours. En 431 av. J.-C., la guerre était une affaire de hoplites et de trières. Demain, au Moyen-Orient, elle pourrait être une affaire de centrifugeuses et de frappes hypersoniques. Face à la puissance de destruction moderne, le piège de Thucydide ne risque-t-il pas, pour la première fois, de ne pas se refermer sur les seuls belligérants, mais d’engloutir avec eux l’ensemble de l’ordre mondial ?

Repères bibliographiques

  • ALLISON, Graham, Destinés à la guerre : les Etats-Unis et la Chine peuvent-ils échapper au piège de Thucydide ?, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2018.
  • ARENDT, Hannah, La Crise de la culture, Paris, Gallimard, Folio Essais, 1989.
  • ARON, Raymond, “Thucydide et le récit historique”, Dimensions de la conscience historique, Paris, Plon, 1961.
  • CROISET, Alfred, Histoire de la littérature grecque, Tome IV : période attique (Ve siècle), Paris, Thorin, 1899.
  • De ROMILLY, Jacqueline, La Construction de la vérité chez Thucydide, Paris, Julliard, 1990.
  • De ROMILLY, Jacqueline, Thucydide et l'impérialisme athénien, Paris, Les Belles Lettres, 2e édition, 1951.
  • LARRAN, Francis, L'Histoire labyrinthe, L'expédition de Sicile de Thucydide, Pessac, Ausonius Éditions, 2023.
  • Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, traduction de Jacqueline de Romilly, Paris, Les Belles Lettres, Collection des Universités de France (CUF).
  • Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, traduction de Denis Roussel, Paris, Gallimard, Folio Classique, 2000.

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