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Opinions

Pourquoi Haïti doit reconstruire ses standards d’expertise

SV
Stéphane Vincent

April 6, 2026 · Lecture : 5 min

🇫🇷Lire en français
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En Haïti, une partie de l’expertise publique ne se prouve pas; elle se répète.

C’est l’un des angles morts de notre fragilité institutionnelle. On parle souvent de crise politique, de crise sécuritaire, de crise économique. On parle moins de la manière dont une société décide qui mérite d’être écouté, cru, puis placé en responsabilité. Pourtant, c’est là que beaucoup de dérèglements commencent.

Dans un État sérieux, la compétence laisse des traces. Elle se lit dans un parcours, dans des résultats, dans des réformes menées à terme, dans une connaissance précise des règles, dans une maîtrise concrète des procédures. Elle ne dépend pas seulement de la parole. Elle dépend de l’œuvre. Chez nous, cette chaîne de preuve se rompt trop souvent. À sa place s’installe un autre circuit. Plus rapide. Plus flatteur. Plus dangereux. Le premier maillon est médiatique.

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Dans un pays traversé par des crises permanentes, les rédactions vivent dans l’urgence. Il faut commenter vite, remplir l’antenne, trouver quelqu’un de disponible, d’articulé, de présentable, déjà connu du public. Le réflexe est compréhensible. Mais ce réflexe finit par produire une distorsion: à force d’être invité, un intervenant cesse d’être un simple commentateur. Il devient une référence. Pas forcément parce que son expertise a été établie avec rigueur. Souvent parce que sa présence s’est normalisée.

Le public voit un nom revenir, puis un visage, puis une citation, puis une autre invitation. La répétition fabrique la familiarité. Et la familiarité, dans l’espace public, glisse facilement vers la crédibilité. C’est ainsi qu’une présence médiatique peut commencer à valoir brevet de compétence. Le second maillon est international.

Quand un média étranger, une institution internationale ou un partenaire extérieur cherche une voix haïtienne sur un sujet précis, il fait ce que tout le monde fait désormais: il cherche en ligne. Il tombe sur les profils déjà visibles, déjà cités, déjà interviewés localement. Les moteurs de recherche ne classent pas la profondeur. Ils classent la présence.

Ce qui a été consacré localement remonte alors à la surface mondiale. Et cette reconnaissance venue de l’extérieur revient ensuite renforcer la légitimité locale du même profil. Le circuit se referme. Le local crédibilise. L’international ratifie. Puis le local, rassuré par cette validation extérieure, crédibilise davantage encore.

Une expertise circulaire se forme ainsi. Sans examen assez sévère. Sans vérification assez ferme. Sans distinction claire entre celui qui parle bien d’un sujet et celui qui l’a réellement travaillé, administré ou transformé. Le problème ne s’arrête pas au débat public. Il entre ensuite dans l’État.

C’est là que la mécanique devient coûteuse pour le pays. Car des profils légitimés par cette chaîne de visibilité finissent souvent par être propulsés dans des fonctions pour lesquelles ils n’ont ni préparation suffisante, ni connaissance réelle du fonctionnement de l’administration, ni maîtrise des procédures, ni compréhension concrète des circuits de décision. Ils ont parlé de l’État. Ils n’ont jamais appris à le faire fonctionner. La nuance est décisive.

Commenter une institution n’est pas la diriger. Décrire l’administration n’est pas la conduire. Être à l’aise au micro n’enseigne ni la hiérarchie des actes, ni le rythme budgétaire, ni les contraintes du droit, ni les logiques de coordination, ni cette discipline discrète et rude qu’exige l’action publique. L’administration haïtienne a ses tares, ses lenteurs, ses absurdités parfois. Elle a aussi ses codes, ses séquences, ses verrous, ses procédures. On n’entre pas là-dedans par intuition. Encore moins par simple réputation.

Or nous faisons trop souvent exactement cela: nous convertissons une visibilité en aptitude, puis une aptitude supposée en nomination. Ensuite, nous feignons de ne pas comprendre pourquoi les résultats ne suivent pas.

Ce n’est pourtant pas mystérieux. Quand un système place des personnes sous-préparées dans des postes qui exigent méthode, endurance, maîtrise technique et intelligence institutionnelle, l’échec cesse d’être un accident. Il devient probable. Réformes mal séquencées. Décisions mal instruites. Conflits inutiles entre services. Annonces sans suite. Temps perdu. Énergie dispersée. Autorité affaiblie. Le pays paie le prix d’une confusion entre réputation et compétence.

C’est l’un des malheurs les plus discrets d’Haïti. Nous donnons parfois à des réputations la charge de produire ce que seules des compétences éprouvées peuvent livrer.

Il serait trop facile de réduire cette dérive à quelques individus. Le problème est plus vaste. Nous avons des archives incomplètes, une mémoire institutionnelle trouée, des mécanismes d’évaluation faibles, peu de culture de la traçabilité, et une tendance persistante à confondre aisance discursive, notoriété et capacité réelle à gouverner. Dans un tel paysage, le média ne se contente plus d’informer. Il contribue, souvent malgré lui, à organiser une partie de la légitimité nationale.

C’est pourquoi il faut parler de la responsabilité institutionnelle des médias sans tomber dans la dénonciation facile. Un média ne crée pas à lui seul l’incompétence. Mais il peut participer à la légitimer lorsqu’il transforme trop vite une voix disponible en autorité reconnue. Donner la parole n’est jamais un geste neutre. Inviter, citer, présenter comme expert, remettre au centre du débat: tout cela produit des effets.

En Haïti, ces effets dépassent l’audience. Ils pèsent sur la manière dont le pays identifie ses supposées compétences, puis sur la manière dont l’extérieur les repère à son tour. Le sujet touche donc à quelque chose de plus profond que la presse. Il touche à notre manière de fabriquer des élites publiques.

Un pays ne choisit pas seulement ses responsables dans les urnes ou dans les décrets. Il les prépare aussi dans l’espace symbolique. Sur les ondes. Dans les colonnes. Dans les panels. Dans les réseaux. Dans les recherches Google, Wikipédia ou ChatGPT. Partout où se décide, souvent sans procédure formelle, qui mérite d’être pris au sérieux.

Quand ce tri repose sur la répétition plutôt que sur la preuve, l’État hérite de profils plus visibles que préparés. Haïti n’a pas un problème de parole. Haïti a un problème de standards.

Nous devons redevenir plus exigeants sur ce que nous appelons expertise. Demander non seulement qui parle, mais sur quelle base. Avec quel bilan? Avec quelle œuvre? Avec quelle expérience réelle? Avec quelle connaissance des rouages administratifs? Avec quelle capacité à produire autre chose qu’une impression?

La reconstruction du pays ne passera pas seulement par des financements, des élections ou des accords politiques. Elle passera aussi par cette réforme moins spectaculaire, mais décisive: remettre la preuve au centre. Vérifier avant de consacrer. Préparer avant de nommer. Exiger avant d’applaudir.

Un pays déjà fragile ne peut pas se permettre de confondre ceux qui occupent le débat avec ceux qui savent tenir l’institution. La visibilité éclaire parfois. La compétence, elle, soutient l’État.

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