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Opinions

Et si la diaspora technologique haïtienne n’était pas une fuite des cerveaux mais un levier stratégique ?

DB
Dacely Bertrand

April 15, 2026 · Lecture : 5 min

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« Pitit peyi a gaye toupatou. » On le dit souvent avec une pointe de tristesse. Comme si le départ était une perte irréversible et que chaque avion qui quitte Port-au-Prince emportait avec lui une partie du futur du pays. Et pourtant. Dans les grandes entreprises technologiques, dans les universités, dans les startups innovantes, dans les laboratoires de recherche, des Haïtiens conçoivent des systèmes, sécurisent des réseaux, développent des applications, pilotent des infrastructures numériques complexes. Ils sont à Miami, Montréal, Paris, Santiago, Dakar, New York. Ils parlent plusieurs langues, maîtrisent des technologies avancées, participent à l’économie mondiale. Comme M. Manigat, j’ai tâté le sentiment national et j’ai de la bonne nouvelle pour vous : ils sont partis, mais ils ne sont pas perdus.

Pendant longtemps, nous avons analysé ce phénomène sous un seul angle : celui de la fuite des cerveaux. C’est de fait un regard légitime, mais incomplet. Car dans un monde connecté, un cerveau qui quitte le territoire ne quitte pas nécessairement la nation. Il change simplement de position géographique. La question n’est donc plus : Pourquoi partent-ils ? Ni même : Faut-il les faire revenir ? La question du XXIᵉ siècle est beaucoup plus stratégique : Comment transformer une diaspora dispersée en puissance collective organisée ?

Haïti fait face à une contradiction profonde. D’un côté, un territoire en difficulté, confronté à des défis structurels majeurs. De l’autre, une diaspora qualifiée, insérée dans les circuits technologiques les plus avancés du monde. Entre les deux, un espace encore trop peu structuré. Et c’est précisément dans cet espace que peut se jouer une partie du futur du pays. Dans un monde où la technologie redéfinit les rapports de pouvoir, où les données, les réseaux et les compétences deviennent des leviers stratégiques, un pays qui ignore sa diaspora technologique se prive volontairement d’une partie de sa propre intelligence. Mais un pays qui parvient à l’organiser peut transformer ce qui semblait être une perte en avantage compétitif.

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Haïti forme des talents qu’elle peine à les retenir. Les causes sont connues parfaitement bien et les résultats aussi. Causes : manque d’opportunités professionnelles, instabilité économique et sécuritaire, faibles investissements dans le secteur technologique et absence d’écosystème structuré. Résultat : les ingénieurs, développeurs et experts en technologie haïtiens se retrouvent aujourd’hui aux États-Unis, au Canada, en Europe, en Amérique latine. Cette dispersion représente une perte réelle pour le pays. Mais elle représente aussi un potentiel sous-exploité.

Contrairement à une idée répandue, la diaspora haïtienne n’est pas uniquement présente dans les secteurs traditionnels. Elle est aussi active dans les grandes entreprises technologiques, les startups innovantes, les universités, les domaines de la cybersécurité, du cloud et de l’intelligence artificielle. Autrement dit, Haïti dispose déjà, à l’extérieur de ses frontières, d’un capital humain technologique de haut niveau. Le problème n’est pas son absence, mais plutôt l’absence de son organisation. Le monde a changé, distance ne signifie plus absence.

Autrefois, quitter le pays signifiait rompre avec son économie. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Avec le travail à distance, les plateformes numériques, les outils collaboratifs, un ingénieur basé à Montréal, Miami ou Paris peut contribuer à un projet en Haïti, former des équipes locales, développer des solutions à distance, participer à la structuration d’un écosystème. La diaspora n’est plus seulement une source de transferts financiers. Elle peut devenir une source de transferts de compétences. Le risque serait une énergie dispersée.

Pourtant, les initiatives existent, mais elles sont isolées, non coordonnées, peu visibles, souvent ponctuelles. Sans cadre structuré, la diaspora technologique reste une somme d’individus. Or, ce qui fait la force d’un écosystème, ce n’est pas la qualité individuelle mais, la coordination collective afin de transformer la fuite en levier stratégique. La question n’est pas de stopper la diaspora cela serait irréaliste et contreproductif mais la structurer serait la solution raisonnable.

Un premier pas consisterait à identifier les compétences, créer des communautés structurées, faciliter les connexions entre diaspora et acteurs locaux. Un réseau visible transforme une dispersion en puissance collective. Les projets technologiques en Haïti devraient systématiquement inclure des experts de la diaspora, bénéficier de leur expérience internationale, intégrer des standards globaux. Cela permettrait d’élever la qualité des initiatives locales.

Au-delà des projets, la priorité devrait être la formation, le mentorat, l’accompagnement des jeunes talents. Un expert de la diaspora qui forme dix ingénieurs locaux crée un impact durable. Il ne s’agit pas nécessairement de faire revenir les talents. Des modèles hybrides sont aussi possibles par collaboration à distance, missions ponctuelles et partenariats entre entreprises locales et diaspora. La contribution ne dépend plus de la présence physique.

Et l’État dans tout ça ? Pour que cette transformation soit possible, un cadre est nécessaire. L’État peut faciliter la création de réseaux, soutenir les initiatives collaboratives et intégrer la diaspora dans les politiques publiques numériques. Le secteur privé peut aussi jouer un grand rôle dans la création des partenariats internationaux, la valorisation des compétences haïtiennes et le développement des projets à dimension globale.

La diaspora technologique haïtienne n’est pas une perte sèche. C’est une extension du pays. Encore faut-il le reconnaître. La question n’est pas comment empêcher les talents de partir ? La question est comment faire en sorte qu’ils restent connectés ? Dans un monde numérique, un pays n’est pas seulement là où se trouve son territoire. Il est là où se trouvent ses compétences. Si Haïti parvient à organiser cette intelligence dispersée, alors ce qui était perçu comme une fuite des cerveaux peut devenir l’un de ses plus grands leviers stratégiques.

Dacely Bertrand

Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT

Professeur, University of the People (California)

Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)

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