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Opinions

Glyphosate en Haïti : le silence toxique qui empoisonne nos sols et nos rivières

JJ
Justafort JULES, Ingénieur-Agronome, M.Sc, Enseignant d’universités (Quisqueya et Notre Dame d’Haïti).

April 28, 2026 · Lecture : 4 min

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Épandage d'herbicide
Épandage d'herbicide
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Au niveau de plusieurs départements du pays, une substance chimique, le glyphosate, est en train de modifier radicalement les pratiques agricoles haïtiennes. Utilisé dans la majorité des cas par des paysans sans aucune mesure de protection et sans respect des dosages, cet herbicide « miracle » est devenu un poison silencieux pour la santé publique et la biodiversité.

Le constat du terrain : une pratique généralisée

Depuis plusieurs années, l’utilisation de l’herbicide Glyphosate connaît une expansion inquiétante en Haïti. Ce phénomène, longtemps discret, prend aujourd’hui une ampleur alarmante, notamment dans les régions du Nord, du Nord-Est, de l’Ouest, et du Centre, où j’ai personnellement observé des pratiques qui mettent en danger la santé publique et l’environnement. Le 18 mars dernier, au Trou-du-Nord, j'ai documenté, photos à l'appui, l'omniprésence de ces flacons abandonnés dans des champs en préparation pour la production d’arachide, des flocons achetés en République dominicaine.

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Vulgairement appelé « jebisil », « bèleng » ou « zèbisid », le glyphosate commence à remplacer progressivement la houe, la pioche et la force animale, devenant un outil quasi systématique de préparation des sols. Son utilisation s’impose souvent comme la première option pour le désherbage. Cette banalisation repose sur une logique économique simple : éviter les coûts du désherbage mécanique, du labourage et du hersage. Malheureusement, cette logique favorise la vulgarisation et l’adoption rapide du glyphosate comme prétendue solution.

Essayons de réfléchir sur les verbatims suivants de trois (3) agriculteurs du Nord-Est.

« Agro, sitou pou kote bèf paka charite yo, tè ki nan pant yo, se jebisil la ki ede nou ».1

« Peye traktè twò chè epi anpil fwa nou prèske pa jwenn nèg bèf yo pou n charite tè, jebisil la pi bon pou nou, epi sa pèmèt nou ale pi vit ».2 

« Adje agro, se bèleng lan ki bon wi. Li touye zèb la nèt. Anndan kote w la, m pa tap pèdi tan charite l, mwen tap achte bèleng lan nan panyòl la, epi mwen tap flite zèb la ».3

Une utilisation hors de tout contrôle

Sur le terrain, la réalité est préoccupante. La plupart des agriculteurs utilisent cet herbicide sans équipement de protection individuelle : pas de gants, pas de masques, pas de bottes. Laissé à l’appréciation personnelle, le dosage recommandé n’est généralement pas respecté, faute d’information ou de formation. Dans plusieurs cas, les applications sont réalisées en période de vent, favorisant la dérive du produit vers les parcelles voisines et contaminant ainsi des cultures non ciblées et des réserves d’eau.

Détournement d’usage : quand le glyphosate devient un poison de pêche

Certains témoignages recueillis dans le Nord-Est, notamment dans des zones frontalières, font état de pratiques extrêmement dangereuses : l’utilisation du glyphosate pour la pêche dans des sources d’eau stagnante, afin de capturer des poissons et des cribiches. C’est un crime environnemental et un empoisonnement direct de la chaîne alimentaire humaine. En consommant ces produits aquatiques, les populations ingèrent des doses concentrées de produits chimiques dont les effets à long terme sur la santé (cancers, troubles hormonaux, etc.) sont documentés scientifiquement par l'OMS. Une telle utilisation détourne un produit agricole en poison environnemental, avec des conséquences potentiellement graves pour les écosystèmes aquatiques et la santé humaine.

Le pays est-il une exception du danger ?

Mais non ! Au contraire, ce constat local s’inscrit dans un débat mondial. En mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), a classé le glyphosate comme « probablement cancérogène pour l'homme ».

Pendant que de nombreux pays développés, où pourtant les conditions d'utilisation sont strictement encadrées, imposent des interdictions ou des restrictions sévères sur le glyphosate, Haïti semble être devenu une zone de non-droit chimique. Nous importons la molécule, mais pas les normes de sécurité qui l'accompagnent. Non seulement ce principe est ignoré, mais les conditions minimales d’utilisation sécurisée ne sont pas respectées. Nous sommes face à une utilisation anarchique, non encadrée, et potentiellement dangereuse.

En conclusion, je souhaite faire un appel à l’action. Il est urgent que les autorités compétentes du pays prennent la mesure de cette situation. La survie de notre agriculture ne peut pas passer par l'empoisonnement de ceux qui la pratiquent et de ceux qui la consomment. La terre d'Haïti a besoin de vie, pas de poison. Haïti ne peut pas se permettre de sacrifier la santé de ses agriculteurs, la qualité de ses sols et la sécurité de son eau pour des gains économiques à court terme. Derrière chaque pulvérisation non contrôlée, c’est une part de notre avenir collectif qui est mise en danger.

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