Quel moment de profonde tristesse que ce samedi soir 31 octobre 2026 ! Alors que rien ne me préparait à une telle nouvelle, Phoebe, la fille aînée de Claudette, m'a appelé depuis les États-Unis d'Amérique, où elle poursuit ses études universitaires. D'une voix chargée d'émotion, elle m'a simplement dit : " Tonton Cadet, courage, je n'ai plus de mamie. "
Ces quelques mots ont suffi pour faire basculer mon monde. J'ai été littéralement anéanti. Pendant quelques instants, j'ai eu l'impression de vivre un cauchemar, de me retrouver face à une réalité que mon esprit refusait d'accepter. Comment croire que Claudette, cette amie si chère, cette sœur de cœur avec laquelle j'ai partagé plus de quarante années d'une amitié exceptionnelle, ne serait désormais plus parmi nous ?
Il y a quelques mois, Maître Claudette Belfont m'avait fait part de ses préoccupations concernant son état de santé. Ses médecins, en Haïti, lui avaient recommandé de poursuivre ses investigations et son traitement à l'étranger, à la suite de problèmes gastriques préoccupants. Elle s'était alors rendue aux États-Unis, où, dès son arrivée, accueillie par sa petite sœur Yolette et ses deux filles, elle avait dû être conduite en urgence à l'hôpital. Les examens médicaux avaient malheureusement révélé un cancer de l'estomac.
S'en était alors suivie une période particulièrement éprouvante. Elle avait subi deux séances de chimiothérapie, affrontant la maladie avec courage et détermination. Malgré la gravité de son état, elle gardait le contact avec moi, presque quotidiennement. Elle me demandait de prier pour elle et de solliciter également les prières de ses amis et de ses proches. Ces échanges témoignaient de son attachement à la vie, de sa foi et de son immense désir de surmonter cette terrible épreuve. Malheureusement, malgré son courage, sa volonté et les efforts consentis, la maladie a fini par avoir raison de sa résistance.
Avec le départ de Claudette, c'est une partie de moi-même qui s'en va, une partie de mon histoire qui se trouve brutalement amputée.
J'ai rencontré cette femme exceptionnelle, originaire de Torbeck, au Collège Frère Bourvier, en octobre 1984. Notre relation s'est rapidement transformée en une amitié profonde et sincère. Immédiatement après l'obtention de notre baccalauréat deuxième partie, nous avons tous les deux embrassé la carrière de l'enseignement, en compagnie d'un autre ami commun, John Wesley Charles, qui deviendra par la suite mon parrain de noces.
Depuis cette époque, aucun événement, aucune circonstance et aucune distance n'ont réussi à fragiliser les liens qui nous unissaient. Notre amitié a traversé les décennies sans connaître de rupture, de méfiance ni d'inimitié. Sa maison était la mienne ; ses frères et sœurs me considéraient comme leur frère, tandis que ses parents m'accueillaient et me traitaient comme leur propre fils.
Claudette a été, pendant plus de quarante ans, ma meilleure amie, une amie véritable, dont la présence dans ma vie dépassait largement les limites d'une simple relation amicale. Elle était pour moi bien plus qu'une sœur. Elle était cette personne avec laquelle on peut tout partager, sans crainte d'être jugé, sans devoir se justifier et sans avoir à douter de la sincérité de ses sentiments.
Une anecdote illustre parfaitement la singularité et la solidité de notre relation. Ma photographie figurait sur son profil WhatsApp. Un jour, un ami de son epoux Jean-Robert Charles, médecin et professeur de biologie, l'avait appelé pour lui demander, sur un ton étonné : " Qu'est-ce qui se passe comme ça ? N'est-ce pas que ta femme a mis un autre homme sur son profil" ?
La réponse du docteur Charles fut aussi simple que révélatrice : personne ne pouvait se mêler de la vieille et solide amitié qui unissait ces deux personnes.
Cette anecdote, qui pouvait prêter à sourire, traduisait en réalité une vérité connue de tous ceux qui nous fréquentaient : notre amitié était transparente, respectueuse et profondément fraternelle. Mon épouse elle-même, qui connaissait parfaitement la nature de nos rapports, était devenue bien plus qu'une amie pour Claudette : elle était sa sœur. Voilà ce que nous avions construit au fil des années : une relation sans ambiguïté, fondée sur la confiance, le respect, la loyauté et une affection réciproque inébranlable.
Claudette était une femme d'une simplicité remarquable, bien formée, cultivée et profondément humaine. Généreuse, sensible, serviable, dynamique et toujours disponible pour les autres, elle possédait cette qualité rare de savoir écouter, conseiller, rassurer et apporter du réconfort. Elle représentait énormément pour moi : une amie fidèle, une sœur de cœur, une conseillère juridique avisée, une confidente précieuse et une avocate dévouée.
Le parcours professionnel de Maître Claudette Belfont mérite également d'être souligné, car il témoigne de sa compétence, de sa détermination et de son engagement au service du droit et des institutions haïtiennes.
Avant de prendre la direction de son propre cabinet d'avocats, elle avait déjà acquis une solide expérience professionnelle, notamment en assumant la responsabilité du cabinet de feu Maître Pierre Delva. Cette expérience lui avait permis de consolider ses connaissances, d'affirmer ses capacités de gestion et de développer davantage sa pratique du métier d'avocat.
Son expérience ne s'est toutefois pas limitée à la pratique privée du droit. Elle a également mis ses compétences au service de l'administration publique haïtienne. Elle a notamment exercé les fonctions de directrice des Affaires juridiques à l'Administration pénitentiaire nationale (APENA), alors dirigée par M. Cliford Larose. Elle a également travaillé comme avocate à l'Électricité d'Haïti (ED'H) et à l'Office d'assurance véhicules contre tiers (OAVCT).
Ces différentes responsabilités illustrent la diversité de son expérience et la confiance que plusieurs institutions avaient placée en ses compétences professionnelles. De la pratique privée du droit à l'administration publique, Claudette a su mettre son savoir juridique, son sens des responsabilités et son expérience au service de différentes structures de la société haïtienne.
La direction de son propre cabinet d'avocats constituait ainsi l'aboutissement d'un parcours professionnel construit progressivement, au prix du travail, de la persévérance et de l'acquisition d'une expérience diversifiée. Elle n'était donc pas simplement une avocate qui exerçait une profession ; elle était une professionnelle accomplie, dont le parcours mérite d'être reconnu et dont la disparition laisse également un vide dans le milieu juridique haïtien.
Son influence dépassait largement le cercle de ses relations personnelles. Toutes les personnes qui ont eu le privilège de la côtoyer ont pu apprécier ses qualités humaines et professionnelles. Les membres de mon cabinet, à l'époque où j'exerçais les fonctions de ministre de l'Éducation nationale et de la Formation professionnelle, notamment le DC Jackson Pléteau, Charlotte B. Cadet, Haspil Rivière, Ronyde B. Imbert, Miloody Vincent, Karine Sanon, Harold Narcisse, Emmanuel Bernard, Micheline Louis, Raphaël Joseph Antoine, Jean Mary Clerveaux, Lourdes Édith, Johnny Mertilus et Théophile Yolmide, pour ne citer que ceux-là, avaient une profonde estime pour elle. Ils appréciaient sa disponibilité, son intelligence, son sens des relations humaines et la qualité de ses interventions.
Cette considération était tout aussi manifeste dans le monde judiciaire, où elle avait su gagner le respect et l'estime de nombreux professionnels du droit, notamment le doyen du Tribunal de première instance de Port-au-Prince, Me Bernard Sainvil, ainsi que dans le milieu universitaire.
À la Faculté de droit et des sciences économiques (FDSE) de Port-au-Prince, comme dans plusieurs universités privées où elle enseignait, Claudette était particulièrement appréciée de ses étudiants. Elle ne se contentait pas de transmettre des connaissances juridiques ; elle s'investissait dans leur formation intellectuelle et humaine. Elle était attentive à leurs préoccupations, soucieuse de leur réussite et toujours disposée à leur apporter son soutien.
En réalité, Claudette n'était pas seulement une enseignante, une avocate ou une femme de devoir. Elle était une véritable école d'humanité. Elle incarnait la bonté, la sagesse, la générosité et le sens du partage. Sa culture, son expérience et ses connaissances constituaient une richesse qu'elle mettait volontiers au service des autres. Elle savait trouver les mots justes dans les moments difficiles et apporter une présence réconfortante lorsque les circonstances devenaient éprouvantes.
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