L'émotion avait un nom, mardi soir, au Ritz de l'avenue Panaméricaine de Pétion-Ville : Jean Poincy. Le professeur, auteur de « Refondre la chaîne de l'industrie textile en Ayiti », récipiendaire du prix Georges Anglade de la première oeuvre de Livres en folie dans la catégorie essai, s'est lancé dans un long discours improvisé pour exprimer ses sentiments. Etirant sans fin le moment de mettre fin à sa prise de parole, il a tantôt amusé le public, tantôt lassé ceux qui zieutaient le buffet garni, près de deux heures après le lancement de la cérémonie en hommage à Lyonel Trouillot et dédiée aux remises des bourses Barbancourt et Prix de la première oeuvre. Il faut dire que Poincy était le dernier à prendre la parole en clôture d'une soirée assez riche en discours et remerciements, tous assez courts. Le professeur a expliqué le périple de son livre, sorti trop tard l'an dernier pour être à Livres en folie et exclu cette année de la série des signatures pour cause de présentation précoce au public. Ceux qui s'intéressent au textile, à la sous-traitance et les collectionneurs de travaux universitaires sont assez rares, mais Livres en folie raffole des primeurs. Poincy est dans le pointu. Le textile, une affaire de fil et d'aiguille. La majorité des ouvriers ne lisent pas et ceux qui font leur beurre dans le secteur n'ont rien à apprendre d'un universitaire aux opinions tranchées sur leur source d'enrichissement. Poincy tombe mal. Mardi soir, il avait un public captif et en a profité. Le prix de la première oeuvre lui tombe dans les bras. Il a essayé de partager avec l'assistance composée d'écrivains, en majorité jamais primés ni édités, son émotion quand sa maison d'édition l'avertit de sa désignation quelques heures plus tôt, ce mardi-là, comme récipiendaire du prix. Poincy, emporté dans son récit, appela ensuite à ses côtés sa femme et ses deux enfants. Ceux qui ont peiné de le voir absent de leur vie le temps d'écrire son livre. Ils partagent son succès. Bon vivant, le chercheur-auteur a, quand même, trouvé, comme l'a souligné un auteur dans l'assistance, le temps d'engrosser sa légitime qu'il présente ventre rebondi au public. Là encore, ce moment de tendresse partagé autour du prix, Poincy le cadre: il faudra plus de textile pour les robes de sa femme, explique-t-il dans une leçon de choses sur l'utilisation des tissus. L'émotion étalée par Poincy l'universitaire a été un point d'orgue de la soirée. Poincy a donné à voir comment ce pays n'offre rien ou pas grand-chose à ses enseignants et chercheurs. Peu d'espace, peu de distinction, peu d'encouragement. Peu de temps de parole. L'auteur Poincy a parlé pour deux. Jean Eddy Guilloteau, autre distingué de la soirée, lui du prix Oswald Durand de la Première oeuvre catégorie fiction, n'était pas là. Sa maison d'édition, basée à Jacmel,Éditions de la dodine, non plus. Personne ne saura ce que ce soir-là l'assistance rata avec ce discours manqué.