L'urgence. Ce mot est comme Thomas accolé au nom d'Haïti. Tout est urgent ici et tout le monde rêve de bénéficier des privilèges de l'urgence. Le gouvernement, les parlementaires, la population. Chacun veut être secouru en urgence, veut dépenser en urgence, veut distribuer l'aide d'urgence, veut participer à l'urgente urgence de passer par-dessus les barrières et garde-fous de la loi et des procédures. Trois Premiers ministres, Michèle Duvivier Pierre-Louis, Jean-Max Bellerive et aujourd'hui Laurent Lamothe, ont été tentés de mettre en application une loi d'urgence suite à des catastrophes naturelles. Les trois se sont retrouvés pris dans l'engrenage des millions impossibles à bien dépenser et des projets impossibles à justifier. Le pays a perdu l'usage efficient de milliards de gourdes dans les vitesses et la précipitation de l'urgence. Les trois Premiers ministres ont cher payé leur loi d'urgence. Michèle Duvivier Pierre-Louis reçut un vote de censure. Jean-Max Bellerive dut arrêter la prolongation de sa carrière au service de l'administration Martelly. Laurent Lamothe n'a échappé à une résolution du sénateur Moïse demandant l'interpellation du gouvernement que grâce au président du Sénat Dieuseul Simon Desras, ce mardi. Après des mois de tergiversations, le Premier ministre Laurent Lamothe a fini, ce mardi, par se présenter devant le Parlement pour justifier les dépenses et les projets mis en oeuvre en urgence après Sandy, le cyclone qui dévasta Haïti en octobre 2012 sans nous être vraiment passé dessus... La séance de plus de onze heures a conforté notre démocratie naissante. A chaque fois que les problèmes se règlent sous la forme d'échanges entre parlementaires et gouvernement sous les yeux de l'opinion publique, c'est un pas dans la bonne direction. Certains pas ont en plus le mérite de nous indiquer les routes à ne plus prendre. A voir la performance du gouvernement, il est souhaitable que l'exécutif haïtien cesse de prendre les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages qu'il passe à la casserole à chaque catastrophe. La population est victime des éléments à cause de l'impréparation des dirigeants et, au nom des dégâts, les gouvernements profitent pour régler toutes leurs affaires traînantes avant les urgences réelles. De fait, encore une fois, un sénateur a dénoncé que le rapport présenté ce mardi était plutôt un rapport des activités des actions post-Sandy, pas un rapport sur les fonds dépensés en urgence... Un rapport truffé de projets non urgents, déjà dans le budget régulier ou sans aucun rapport avec la catastrophe Sandy ni aucune autre à venir. Toute la série des questions a souligné la faiblesse du cadre légal entourant les actions du gouvernement et une grande méconnaissance des procédures les plus élémentaires. Il est à se demander à quoi servent les conseillers sinon à encourager les options les plus courtes, les plus rapides et pas toujours les plus légales... L'administration Martelly-Lamothe doit faire un gros effort sur le respect des règles de transparence, des procédures de passation de marchés et, à l'avenir, éviter de tout chercher à régler en brandissant l'argument du « tout est urgent ». On ne peut rien construire de durable dans l'urgence. L'après - 12 janvier le prouve bien. Les milliards passent, les problèmes restent. L'urgence est de faire vite et bien ce qui est nécessaire au pays des ressources rares. Pour les élus de tout bord, il est à craindre que la démonstration de cohésion de ce mardi et la recherche minutieuse des points d'ombre pour coincer le gouvernement et faire avancer le débat ne se convertissent rapidement dans un appel à une grande participation démocratique de tous dans la gestion généreuse des fonds... lors de la plus prochaine urgence.