Qui n’a pas regardé au moins une fois « Allo la police » ? C’est un show, genre téléréalité, très prisé avec des records d’audience extraordinaires. Les valeureux agents de la police tiennent le bon rôle. Les criminels présumés, des repris de justice, des évadés, de vrais, sont pistés, arrêtés. Leurs interrogatoires se déroulent face à la caméra. Quand ils passent à table, des coups de filet sont réalisés, des innocents sont libérés. Des criminels présumés, au moins, se retrouvent derrière les barreaux. Certains ont en tête l’arrestation de l’homme d’affaires Clifford Brandt, ses aveux devant la caméra et la libération qui s’en est suivie des enfants Moscoso, séquestrés dans une maison à Frères. La narratrice, brillante, dotée d’un bon sens de la « dramatisation » des faits, exhorte les gens à ne pas violer la loi. Sinon, la police, répète-t-elle, « ap mete w anba kòd ». L’expression, une réplique, comme on en voit au cinéma, est passée dans le discours populaire. La PNH, depuis plusieurs années, malgré quelques critiques pour n’avoir pas « flouté » des images sensibles, fait diffuser ce show pour présenter son action. Cette production, qui jette une lumière crue sur des individus habités par des pulsions criminogènes, semble avoir de beaux jours devant elle. N’a-t-on pas déjà montré des images de deux hommes qui ont tué par strangulation une étrangère avec des lacets de chaussure contre 4 000 gourdes ? N’a-t-on pas vu des images parfois insoutenables d’exhumation de personnes tuées en captivité par leurs ravisseurs ? N’a-ton pas vu les images d’un faussaire qui s’est fait passer pour le président du Sénat de la République ? La réponse à ces questions est oui. On a vu bien d’autres choses encore, sans savoir si tout cela ne suscitera pas des vocations. Il devient évident que, dans son souci de vanter son action, la police projette aussi des modèles négatifs dans cette éternelle bataille entre le bien et le mal, le bon et le mauvais. Des psychopathes, des sociopathes ont eu leurs quelques minutes à la télévision. Et la police, bon berger, affirme veiller sur nous. Elle s’y attelle en effet. Là où le bât blesse, c’est qu’ici, l’opinion, la société semblent avoir accepté la mise à mort d’un principe fondateur, la présomption d’innocence. En effet, l’article 11 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 stipule : « Toute personne accusée d'un acte délictueux est présumée innocente jusqu'à ce que sa culpabilité ait été légalement établie au cours d'un procès public où toutes les garanties nécessaires à sa défense lui auront été assurées.» Par rapport au non-respect de cette disposition, quelle est la position de l’Office de protection du citoyen? Que disent les défenseurs des droits de la personne ? Quelle est la position de la Fédération des barreaux, de l’Association des magistrats haïtiens ? Entre-temps, malgré les efforts pour dissuader les criminels en herbe, la population carcérale a connu une croissance importante au cours de la dernière décennie. Parallèlement, dans les prisons, la réhabilitation, la réinsertion demeurent de vains mots. Nos prisons sont de véritables universités où sont formés des criminels. Au contact d’un condamné pour vol à main armée, celui incarcéré pour voie de fait suivi de blessures sortira de prison avec de nouvelles compétences, somme toute nuisibles pour la société. Et sans le savoir ou à dessein, le pays a mis en place des systèmes d’injustice que l’on ne sait toujours pas changer ou casser. Après tout, des fois, il suffit d’avoir l’air coupable pour être coupable devant la justice qui ne tranche pas toujours sur la base de preuves solides. Cela dit,il n’est jamais facile de convaincre une société de traiter des antisociaux, des criminels présumés et condamnés avec équité et humanité. Mais il le faut. Par des gestes simples, la PNH gagnerait à demander à Allo la police de « flouter » les visages des suspects, comme on le fait ailleurs. Il serait aussi utile que cette même équipe de production mette ses compétences au service des tribunaux pour montrer quelques-uns de ces présumés criminels arrêtés, dans les cas démontrés, avec des corps du délit, après leur condamnation par un juge ou un jury composé de leurs pairs. Pour montrer la marche, même branlante de la Justice.