À l’épreuve du bac I, il y a une nouvelle fournée d’élèves. Ce mercredi après-midi, dans les parages de quelques centres d’examens à Port-au-Prince et à Delmas, les attroupements sont bruyants, animés. On compare les réponses dans des débriefings parfois fiévreux. « Passer » reste l’objectif de ces enfants et des parents qui ont misé gros : temps, argent, espoir d’être outillés pour poursuivre d’autres études. Supérieures si possible. On rêve en attendant les résultats, le premier tamis.
En rhéto, depuis plus d’une décennie, le taux de réussite n’a jamais atteint les 40 %. Ceux qui montent, passent les mailles du filet jusqu’à la terminale, jusqu’aux universités publiques et privés, traînent de grandes lacunes. C’est connu, disent sur le nécessaire ton grave des éducateurs de renom, dont Jacky Lumarque, recteur de l’université Quisqueya, Guy Etienne de l’école Catts Pressoir. Dans la même tonalité, un autre enfonce le clou : « Les forfaitures éducatives de ces vingt dernières années auront un coût social énorme, terrifiant. Il y a donc péril en la demeure », écrit Patrice Dalencour, éducateur chevronné, ex-ministre de l’Éducation nationale, auteur d’un livre qui fera date : « De l’enthousiasme au désenchantement…Un éducateur s’interroge ».
À chaque fois, tout le monde est saisi par la gravité de la situation. Tous ou presque, au final, détournent le regard. Le chantier est trop gros, trop immense. Il n’y a plus de Hercule ici. Entre-temps, à défaut d’avoir un demi-dieu, « l’attentisme actif » s’impose. On préfère les colloques, les grandes envolées à l’action consciente, résolue. Qui, en attendant ce nécessaire sursaut, devrait écouter ces enseignants-là, les milliers d’autres, des vigies angoissées par ce qu’ils voient, vivent le déclin, le désespoir dans des salles de classes où des jeunes, trop nombreux, partisans du moindre effort, rêvent de la lune ?
Les parents au premier chef. Bien entendu. Mais, ici, l’autre tendance –bien plus qu’une tendance en réalité- est la recherche de solutions individuelles. Pour mon enfant, « pitit pa m nan ». Il y a des écoles. A plusieurs vitesses. Des projets pour l’ailleurs. La communauté est déconstruite par les meilleurs cerveaux qui ne voient pas l’avenir de leurs enfants en Haïti.
En second lieu, l’Etat, à travers le ministère de l’Éducation nationale, devrait faire plus qu’écouter les enseignants, ses partenaires. Pourtant, d’année en année, même les plus optimistes sont blasés, déçus par cette pseudo-République qui ne croit pas dans l’augmentation de l’offre publique de qualité en matière d’éducation.
Le ministère de l’Éducation nationale, jusqu’ici, peine à jouer son rôle, à définir les grandes stratégies. Les ministres sont souvent des « comptables payeurs ». Ces temps-ci et depuis un bail d’ailleurs, on croit, à tort, que l’éducation est surtout une affaire de fric à mettre dans le budget, en partie pour régulariser le désordre organisé, pour grossir d’indolentes sangsues du système un zeste nihiliste. On oublie que l’école est un projet, une vision collective, l’instrument que se donne un pays pour penser son avenir, son développement.
Dans l’état actuel des choses et compte tenu des centaines de millions de dollars dépensés par les parents dans la malformation massive des enfants haïtiens pas moins intelligent qu’un Suisse, qu’un Japonais, d’aucuns se demandent pourquoi la finance reste aussi loin du secteur éducatif. Pourquoi les capitalistes haïtiens et les cerveaux de la classe moyenne n’envisagent-ils pas de créer ce genre de partenariat ? Ce désamour n’est pas expliqué. Pas souvent en tout cas.
Cependant, l’investissement de groupes financiers, si l’on reste dans la logique capitaliste, avec des éducateurs formés, qualifiés, ne peut que faciliter la restructuration du secteur. Après tout, l’éducation est un service. Elle est aussi et surtout un bien public.
Pourquoi l’Etat n’envisage pas l’octroi d’incitatifs fiscaux pour les institutions financières qui consacrent une partie intéressante de leur portefeuille de crédit aux investissements privés dans le secteur l’éducation ?
Avec, en contrepartie, un accord sur l’enseignement des valeurs qui forgeront le caractère des bons citoyens et citoyennes de demain. Car, au point où nous en sommes, ne pas changer ces écoles de malformation massive constitue la perpétuation de l’hypothèque sur l’avenir des jeunes et d’Haïti.
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