Il y a des morts que l’on ne tue pas. Leurs voix résonnent parfois au-delà de l’au delà. Dans le souffle du vent, ils posent une grimace, suffoquent une complainte, formulent une interrogation telle une ultime accusation. Leur sang, indélébile, comme celui de Jean Léopold Dominique, éclabousse. Quinze ans après son assassinat le 3 avril 2000, ce gros mort hante. Parle et parle encore. La justice, interpellée depuis, bégaie. Elle peine à parler, à démontrer des culpabilités, à enferrer les auteurs matériels et intellectuels de ce crime. Des exécutants, au tout début, ont été liquidés. A l’hôpital, dans un sous-commissariat de police. Francis Ford Coppola, le réalisateur de la trilogie « Le Parrain », n’était pas derrière la caméra. L’avant dernier rebondissement, le rapport du juge Yvickel Dabrézil rendu public début 2014, a identifié des exécutants, l’auteur intellectuel, Mirlande Libérus, ex-sénatrice, proche collaboratrice de Jean-Bertrand Aristide. Le témoin clé, Oriel Jean, ex-chef de la sécurité de l’ex-président Jean-Bertrand Aristide avait enfilé son autre costume de délateur, après celui porté pour vendre ses complices dans le trafic et le blanchiment de l’argent de la drogue à la justice américaine pour réduire sa peine de prison. Au cabinet du juge Yvickel Dabrézil, il a parlé. JBA, confronté aux accusations de ce témoin à charge, a démenti en bloc. Oriel Jean ment, utilise le cadavre de Jean Léopold Dominique que Jean Bertrand Aristide appelle un ami pour effectuer des emmerdements politiques. De l’eau a coulé sous les ponts. Un an après, il y a quelques semaines, c’est le sang de Oriel Jean qui coule sur la route de Delmas, tué par balle par des individus circulant à moto. La police enquête. Pour certains, il n’y a aucun doute. Oriel Jean a été éliminé, pour enterrer le dossier Jean Léopold Dominique. Des voix de Fanmi Lavalas, le parti de Jean-Bertrand Aristide, démentent. Coup de poker, Joseph Guyler C. Delva, ex-secrétaire d’Etat de l’ère Martelly, président d’une commission créée pour enquêter sur des journalistes assassinés, abat une carte, indexe l’incapacité de la justice à mener ce dossier à bout en rendant public une confidence de Oriel Jean qui évoque la responsabilité de proches de Jean Bertrand Aristide. Oriel Jean peint un JBA cynique qui voit dans la mort de JLD une bonne chose pour le pays. Dans la bouche de Oriel Jean, citant Mirlande Libérus, Jean Dominique était« un cancer », une menace au retour au pouvoir d’Aristide en 2001, un candidat à la présidence, celui qui va monter des dossiers pour des misères à lavalas. Le bénéficiaire du crime, jusqu’au bout de la logique des déclarations de Oriel Jean, est Jean-Bertrand Aristide. Virale, cette confidence sonore est partagée et discutée sur la Toile. On découvre Oriel Jean, sa voix, une partie de son parcours. Guy Delva, depuis, est attaqué sur le Web par certains. D’autres, en revanche, achètent. Ils sont convaincus qu’au plus haut niveau de l’Etat, à cause de leurs intérêts, des gens ont été capables de planifier et d’assassiner Jean Léopold Dominique. Ici où la perception vaut le fait, pour le moment, en attendant les conclusions de l’enquête sur l’assassinat de Oriel Jean, l’image de Jean-Bertrand Aristide en prend un sacré coup. Encore une fois, c’est l’opinion publique qui devient le tribunal. Elle seule juge et condamne dans un pays où l’on prétend lutter pour l’établissement de l’Etat de droit, du règne de la loi. C’est le plus gros travers, l’échec de l’après Duvalier. Les « démocrates », les pourfendeurs des « réactionnaires », ont reproduit le même système basé sur la violence primaire en prétendant le contraire. Du train que ça marche, Jean Dominique sera encore au cœur de l’actualité. Pour rappeler l’échec des uns et des autres. De ses assassins qui n’ont pu le réduire au silence, le tuer, de cette société où l’on juge trop souvent devant le tribunal de l’opinion.