Une lampe s’est éteinte dans le grand ogatwa. Max Beauvoir est mort. Li janbe. Beauvoir restera dans mon souvenir cet homme aperçu dans une petite télé Magnavox en noir et blanc au temps où seule Télé Haïti était synonyme de télévision en Haïti, à ma grande surprise, il y était et parlait du vaudou. Ce soir-là, sur canal 2, là où j’avais vu les images de l’enterrement de François Duvalier, le but de Manno Sanon contre l’Italie et les meilleurs films de l’époque, le vaudou pris une autre dimension. Nous sommes au milieu des années 70. Jamais avant Max Beauvoir, je n’avais entendu, encore moins vu qui que ce soit parler de vaudou. Ni dans ma famille, ni à l’école, ni à l’église. Ni à la radio. De vaudou, on ne parlait pas. Du diable oui, des zombis aussi. De la magie, souvent. De vaudou jamais. Elégant, Beauvoir parlait bien, se tenait bien, portait beau. Tout le monde était suspendu à ses lèvres, ce soir-là. Il expliquait son parcours, ses études, son engagement. Je ne savais pas s’il inventait ou s’il affabulait, mais il nous captivait tous. Le vaudou était tellement étrange, secret, fermé, interdit. On en avait honte, on en avait peur, en ce temps-là. Et en Haïti, à l’époque, on ne parlait pas de choses sérieuses. Le vaudou devait en être. Dans les années 70, pour moi, le vaudou était les zobop, les sanpwèl, le résonnement lointain des tambours certains soirs, les rara de la saison de Pâques, les gede de novembre, la maladie d'un tel, une mort surnaturelle. Rien de plus. Mais tout ce qui fait peur. Max Beauvoir fut le premier à proposer une lecture plus complexe, une séparation entre différentes branches d’une même racine qui avaient chacune fait leur route. Il proposait une image nouvelle du vaudou. Et à chaque fois, je l’écoutais mi-fasciné mi-inquiet. A l’époque, le pouvoir des Duvalier ne s’attachait plus aux sources ethnologiques du Papa Doc des Griots et de l’indigénisme. Le compas direct nous avait fait oublier les rythmes ancestraux. Et si Radio Haïti Inter avait une émission quotidienne de musique vaudoue et si les troupes de danse exécutaient des pas au son des tambours, la musique racine telle que vous la connaissez aujourd’hui n’existait pas encore. Et Beauvoir parlait du vaudou. Il le fit ensuite à chaque fois qu’il en eut l’occasion. Il ne démystifiait pas, n’angélisait pas, mais présentait le vaudou comme une religion. Une religion comme une autre. Et c’était ça le changement. Avec des moments de recul, d’autres de présence soutenue, il continua sans relâche de mener sa bataille. La Constitution de 1987 lui donna une béquille. Le temps de Lavalas au pouvoir une autre. Puis, vint l’amendement de la Constitution et la reconnaissance de plus en plus forte du droit à l’existence ouverte pour ces rites et coutumes que tous les Haïtiens connaissent, craignent, respectent ou pratiquent. Sous le gouvernement de Michel Martelly, avec le rôle prépondérant de Religions pour la paix où Beauvoir et ses coreligionnaires avaient leur place et l’organisation de grandes cérémonies œcuméniques, le vaudou a réussi à se faire une place plus grande. Entre-temps, celui devenu hougan par curiosité était devenu Ati national. Le pape des vaudouyizan d’Haïti. De mi-70 à nos jours, Max Beauvoir n’a pas toujours été entendu, on s’est servi du vaudou, on l’a asservi, mais sa voix restera comme un phare. Il a mis le vaudou debout. Lui a ouvert des portes. L'a porté plus loin que la crainte des maléfices ou l'attrape-touriste facile. Avec le départ de Max Beauvoir, une lampe s’est éteinte dans le grand ogatwa. Que l’illumination continue.