Ces jours-ci, les murs du pays sont tapissés de portraits de toutes les dimensions, de toutes les couleurs de nos candidats. Les façades, les pylônes électriques, toutes les surfaces disponibles offrant une bonne exposition sont la cible des badigeonneurs d’amidon et de colle forte. Ventant une identité lisse et sans tache, de profil ou de face, les photos de nos candidats sont les incontournables de la campagne. Il en a toujours été ainsi. Mais cela n’a jamais suffi. En 1990, les affiches de Jean-Bertrand Aristide avaient un format différent de ce qui se faisait avant. En 2006, les posters jaune et vert de René Préval tranchaient dans la grisaille de la campagne. En 2010, le rose de Michel Martelly était si inusité qu’il devint très vite la signature du candidat. Une bonne affiche doit impérativement se détacher du lot. En 2015, sur papier mat ou glacé, certains prétendants aux fonctions électives ont la mine triste, certains affichent un sérieux de circonstance, d’autres jouent sur toutes les gammes de sourire : Colgate, farceur, sournois, tranquille, moqueur, audacieux, désabusé, franc ou victorieux. Une photo d’affiche a l’avantage de ne jamais se fatiguer. Nuit et jour, rien ne change dans la posture du candidat. Mais cela n’a jamais suffi. Les dents blanches et le blanc des yeux occupent une place de choix après le passage des logiciels de correction. Les plus honnêtes laissent deviner les défauts que la nature ou la course du temps a écrit sur leur visage; les plus entourés ont gommé toutes les imperfections. Ils sont impeccables à défaut d’être parfaits. Mais cela n’a jamais suffi. Pour déployer sur tout le territoire les centaines de milliers de photos des élections de 2015, les candidats ont dépensé des millions de gourdes. Photographes, imprimeurs, transporteurs, intermédiaires de tout poil ont tiré leur épingle du jeu de la carte de visite murale. Sitôt les paquets de photos-posters livrés, les candidats se mettent à la recherche de colleurs d’affiches. C’est une spécialité. C’est même un métier dangereux qui compte des morts dans ses rangs les dix dernières années, mais c’est surtout la plus sous-estimée des professions saisonnières de la politique. Alors que les partis politiques et candidats investissent des millions dans l’impression des billboards et affiches, ils ne paient que le salaire minimum aux colleurs d’affiches. En plus d’attenter aux droits de propriété des gens d’un geste soyeux, les encolleurs souvent surcollent pour placer devant un autre candidat la binette de leur patron. Certains murs sont des modèles de cohabitation politique comme cela ne sera jamais possible au Parlement et au gouvernement. La proximité, le chevauchement, le youn antre nan lòt s’étalent sur nos murs. Mais cela n’a jamais suffi. Les campagnes d’affichage sont souvent si mal réalisés que tous les candidats perdent leur argent avant de perdre l’élection. On dirait qu’aucune consigne n’est adressée aux exécutants de cette si importante basse œuvre qui est le ba-ba de la politique. L’affiche est le premier contact entre le potentiel votant lambda et le candidat. C’est le cas quand le premier enfant qui passe ou le premier malintentionné ne s’ingénie pas à décoller tout ce qui, la nuit précédente, a été fait. Une belle affiche mal posée devient alors un morceau d’affiche ou une simple trace de colle sur un mur qui n’attire aucun vote. Faut-il rappeler aux candidats que leur affiche, partie de leur campagne de communication, est la première expression de leur capacité à gouverner et que le pays mérite mieux que les murs d’arlequin qu’ils nous proposent ?