La violence a fait son irruption dans les élections en Haïti dès la tenue des premières joutes sous l’ère de la démocratisation en marche en novembre 1987. Ce dimanche-là, le 29 novembre, des électeurs sont fauchés carte électorale en main, dans les bureaux de vote de l’école Argentine Bellegarde à la ruelle Vaillant. Le Conseil électoral d’alors décide de suspendre le scrutin. Le Conseil national de gouvernement dissout le CEP. Haïti fait une entrée sanglante dans la démocratie. Deux mois plus tard, un nouveau Conseil électoral, une partie des candidats de novembre et très peu d’électeurs conduisent les dernières élections de la période Duvalier. Nous sommes en janvier 1988. Le dictateur est parti depuis deux ans, mais ses méthodes pour réaliser des élections officielles sont encore en service. L’armée donne des ordres et toutes les villes votent les candidats des militaires. Un membre du parti Mobilisation pour le Développement National, le MDN d’Hubert Deronceray, lâche le mot « magouille » pour qualifier le suffrage. La fortune du mot est faite le jour même. Il faut dire que jusqu’aux premières heures du dimanche 17 janvier 1988 les généraux avaient promis à une flopée de candidats qu’ils seraient l’heureux élu. Rien ne pouvait mieux garantir la participation des partis politiques aux élections que cette promesse pour dindons en mal de farce. Les élections de 1990 ont une toute autre allure. Les militaires ont cédé la place à la civile Ertha Pascal Trouillot, un juge de la Cour de cassation. Un prêtre déferle comme un torrent impérieux sur le processus. Le dimanche 16 décembre 1990, dans les queues d’électeurs, une rumeur enfle et monopolise l’attention : on aurait recouvert le coq, emblème du Front National pour le Changement et la Démocratie (FNCD), d’un fin film en plastique qui risque d’empêcher les votants de bien faire la croix symbolisant leur vote. Tout le monde se met à frotter son bulletin de vote sitôt qu’il est reçu. Même ceux qui étaient sortis de chez eux avec une intention autre que de voter pour Jean-Bertrand Aristide se prennent au jeu. On vérifie, on compatît, on vote pour barrer la route à la magouille. La manœuvre de communication réussit au-delà des espérances. Le lendemain, dès l’aube, après une dépêche lue sur RFI évoquant une avance d’Aristide, une immense foule en liesse envahit les rues de la capitale. Le pays tout entier exulte. Le CEP ne peut que ratifier une victoire écrasante. En 1995 et en 2000, Lavalas est sur le pic de sa puissance, les deux élections se passent comme une lettre à la poste. D’un scrutin à l’autre, le parti d’Aristide rafle tout. Rafle trop. Se met à dos tout le monde. Comme sanction, ce n’est que 15 ans plus tard que le parti d’Aristide, qui a perdu le pouvoir en 2004, revient, officiellement et avec la bénédiction publique de son leader, dans le jeu électoral. En 2006, deux ans après le départ d’Aristide, la transition s’achève sur des élections que certains ont juré de faire perdre à René Préval qui tente de se faire réélire. Le Conseil électoral, une bonne partie de la classe politique et la société civile s’activent pour lui barrer la route. Mais la popularité de l’homme de Marmelade est réelle. Son implantation sur le terrain dépasse de loin celle de ses concurrents. C’est pourtant une manœuvre ou une magouille, on ne sait toujours pas, qui va lui donner l’avantage définitif. Par un heureux hasard, des bulletins de vote valides sont découverts dans un dépotoir au milieu des ordures. Certains portent des croix d’électeurs ayant voté pour René Préval à qui il manque quelques centaines de voix pour être élu au premier tour. Les images diffusées par Télémax créent un choc. Port-au-Prince se révolte. Des milliers de gens bloquent les rues, investissent l’hôtel Montana où le Conseil électoral a des bureaux. Deux images marquent à jamais cet épisode : des centaines de badauds se prélassant dans la piscine de cet établissement de luxe et le prix Nobel de la paix Desmond Tutu, qui du haut du balcon de l’hôtel, les exhorte au calme. Le désordre joyeux se terminera par une nette victoire de Préval. En 2010, René Préval, le plus fin des Machiavel de la politique haïtienne, se fait avoir à son tour. Sitôt les résultats du premier tour proclamés, un court communiqué de l’ambassade américaine est transmis aux médias. Les résultats sont mis en question frontalement par les Américains. Pas une minute ne passe entre les premières diffusions du texte et les premières manifestations de colère. Entre pression et menace de couper les visas de tout ce qu’Haïti compte de récalcitrants, les mois qui suivent épuisent toute la panoplie des manœuvres, magouilles et violence pour faire plier le pouvoir en place. Au fil des jours, Michel Martelly, qui affichait une candidature fantaisiste, prend du poids et finit par s’imposer. Il deviendra dans un fauteuil le 56e président d’Haïti. La communauté internationale a joué le rôle de super grand électeur dans toute cette affaire pour contrebalancer ou contrecarrer les manœuvres et magouilles du pouvoir en place. En 2015, les élections du 9 août, premier tour des législatives, ont permis au pays de vivre des tournants dramatiques que tous les acteurs qui ont organisé ou financé les élections essayent depuis de minimiser. Pour la première fois, de façon systématique et en plusieurs points du territoire, la police et les forces des Nations unies se sont croisé les bras et ont laissé faire des bandes de malfrats. Pour la première fois, de façon systématique, des candidats et des partis politiques ont interrompu la journée électorale dans les centres de vote où ils n’étaient pas sûrs de gagner. Pour la première fois, les instances contentieuses du Conseil électoral ont sorti des décisions qui invalident le décret électoral et les décisions du Conseil lui-même puisque des résultats ont été proclamés pour des circonscriptions où l’élection avait été annulée ou interrompue tôt le jour du vote. Pour la première fois, on ne sait pas quel est le mode de comptage pour les sénatoriales. Pour la première fois aussi, un gouvernement bénéficie des retards et manquements qui émaillent le processus électoral dont il avait la charge. Pour la première fois aussi, la population et la classe politique semblent être totalement dépassées par les enjeux d’une élection. La communauté internationale ne veut que d’une chose : que des élections se tiennent enfin !!! Pour les adjectifs qualificatifs à accoler à l'élection, on verra. Les candidats n’ont que des programmes semblables et leur empressement à se faire élire à tout prix. A trois jours du 25 octobre, qu’est-ce qui nous attend dans la panoplie des moyens qui détermine le sort d’une élection : manœuvres, magouilles ou violence ?