Le sang séché sur le vert olive de la Suzuki ondule comme un serpent sur la tôle déformée. Le pare-brise a volé en mille éclats. La voiture tordue a reçu de rudes coups pour être dans cet état. La Honda d’à côté ne se porte pas mieux. « C’est là qu’on a retrouvé l’un d’eux. Il était mort sur le coup », explique un homme dans la trentaine qui raconte l’accident. Voisin de la scène, dimanche, il a accouru sur les lieux. La police a requis son aide pour sortir les blessés et les morts des deux carcasses. Il raconte, se reprend, gesticule, encore sous le choc ou sous l’effet frais d’un abus d’alcool, lundi après-midi. Nous sommes six du Nouvelliste. Devant Soleil Antillais, nous faisons un constat. Personne ne dit mot. Nous tournons comme des astres en orbite entre les deux voitures, de ce qu’il en reste. Deux petits tas de tôle froissée. Des restes de vie. Une lettre par terre. Une bouteille de whisky. Une porte ouverte qui ne peut plus se refermer. Un pneu éclaté. C’est en ce lieu que Jefferson Michel Casséus de la TNH et Jhonson Baptiste du Nouvelliste sont devenus des titres de nouvelles. L’homme recommence avec ses explications, chaque fois qu’un curieux s’approche. Des voitures s’arrêtent dans les deux sens de la nationale numéro 2. Certains passagers prennent des photos. Tous secouent la tête de commisération. Immortalisent la mort. Pensent à la leur. Dans une radio ouverte à plein volume, Liliane de Kiskeya poursuit un réquisitoire implacable contre la société haïtienne qui n’a pas pu mettre en place un vrai service de la circulation. « Se la a jounalis yo mouri a? », demande un chauffeur. Il part sans attendre la réponse. L’homme se relance de plus belle dans son récit. « Se 4 moun ki mouri. Yon machin te gen 4 moun, lòt la 3 moun. Tout moun blese grav, 3 mouri sou plas », explique-t-il. Nous du Nouvelliste, ne savons pas de qui il parle, sinon que l’un des morts est nôtre. Que Jhonson Baptiste est sur la mauvaise liste. Nous sommes six du Nouvelliste. Nous ne nous disons rien. Il n’y a rien à dire. La mort est un constat. Le silence, la seule réponse à nos interrogations intérieures. Il faut reprendre la route. Aller jusqu’à Gressier. Rencontrer les parents de Jhonson. Présenter nos condoléances. Devant sa mère allongée sur la galerie de la maison familiale, il n’y a pas de mot. Encore notre silence, entrecoupé de ses lamentations. Elle reprend les mêmes phrases en boucle : le petit nom que lui donnait Jhonson, leur dernière conversation, des cris de douleur. Nous n’avons rien à dire. La mort de Jhonson Baptiste est survenue dans un fracas de tôles s’enchevêtrant. Elle s’est poursuivie dans la rumeur des réseaux sociaux. Dans la ritournelle de l’homme devant Soleil Antillais. Dans les cris étouffés de ses amis. Dans les grands titres des médias. Dans les pleurs de ses proches. Nous, au Nouvelliste, nous n’avons que le silence à lui offrir. Mourir à 25 ans, décidément, ce n’est pas une vie. Adieu Jhonson!