Tout commence par une rumeur. Les initiés chuchotent la nouvelle : le grand chef a choisi son successeur. Le choix du chef ne suffit pas, mais il est souvent décisif. Depuis François Duvalier, ce n’est pas toujours le dauphin pressenti qui finit en choix providentiel. Si Jean-Claude Duvalier, Henry Namphy, René Préval ont pu accéder à la magistrature suprême, d’autres comme Jude Célestin en 2010 ou Jovenel Moïse en 2015 doivent faire leurs preuves et attendre la sanction des urnes. Avec la perte d’influence de l’Armée d’Haïti et de l’Eglise catholique, la parole des chefs comme celle des pasteurs ne font plus la pluie et le beau temps les jours d’élections en Haïti. De nouvelles forces émergent à chaque élection. De nos jours, le Conseil électoral et ses organes comme le Centre de tabulation, le Bureau du contentieux électoral départemental et le Bureau du contentieux électoral national jouent un rôle de premier plan pour gagner et/ou voler une élection en Haïti. Après l’épisode des résultats des joutes du 9 août, il ne faut pas être surpris si un candidat qui n’était visible dans aucun sondage remporte la mise sur le tapis vers des contestations. Le coup de pouce du Conseil électoral peut être déterminant, mais n’est pas toujours suffisant. En 2010, on en a vu des vertes et des pas mûres advenir des décisions du CEP. En 1990, en 2006, en 2010, la rue, les manifestations, spontanées ou très bien organisées, ont pesé sur la conduite des uns et des autres après une élection. Le candidat qui gagne le cœur des foules en marche finit toujours par remporter la mise. Les démonstrations, bruyantes et des fois violentes, de mille ou dix mille hommes et femmes, valent plus que des centaines de milliers de bulletins de vote. C’est plus visible. Mais la foule aussi est d’humeurs changeantes, en 2015; jusqu’au moment de mettre cet édito sous presse, dans aucune circonscription du pays il n’y a eu de revendication de victoire pour un sénateur ou un député. Les résultats ont été proclamés et en dépit des dénonciations de choux et raves, le béton est resté calme. Est-ce à dire que la population se désintéresse de la chose politique, est-ce le contrecoup de la faible participation le 9 août? Un fait est, aucun candidat n’a emporté le cœur d’un nombre significatif d’Haïtiens pour les pousser à braver tous les dangers pour l’imposer au Parlement. Reste le mot de la communauté internationale. En 2015, elle a laissé faire les Haïtiens pour le premier tour des législatives. Elle a tapé sur les doigts du pouvoir pour le désordre et le laisser-grenen du premier dimanche d’août. Elle a prescrit au CEP des réformes. Elle a redéployé ses observateurs. Elle attend de faire pression le moment venu. La seule faiblesse dans le dispositif est que la dernière fois en 2010, les Haïtiens avaient bien vu les gestes du prestidigitateur et rien n’est plus dommageable pour un tour de passe-passe que le spectateur qui voit le truc, ce petit tour de main, qui fait la beauté du geste de chaque magicien. Ce dimanche 25 octobre 2015, la communauté internationale, le pouvoir en place, le CEP, les foules manipulées, les candidats, les partis politiques, les diplomates, les financiers comme les faiseurs de rois, pour gagner l’élection, devront sortir de leur chapeau une nouvelle formule. Pas le déjà-vu habituel. Tout le charme du scrutin de ce dimanche tient dans la manière de le remporter. Toute la légitimité de nos prochains élus se joue sur l’originalité et le fondement de la victoire ou de la défaite des uns et des autres. La frontière entre voler et gagner une élection est si ténue qu’un fil fait toute la différence. Et c’est bon signe, la rumeur ne donne, pour le moment, personne comme le gagnant. Il n’y a pas de boul malachong. Pas encore.