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Opinions

En Haïti, l’état d’esprit est à l’épreuve du traumatisme psychique Par Jean-Marie Beaudouin

JB
Jean-Marie Beaudouin Juin 2025 ; coifopcha@yahoo.fr

June 23, 2025 · Lecture : 6 min

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État des lieux

L’idée selon laquelle il n’existe pas réellement un secteur intellectuel en Haïti est à notre avis infondée et ne correspond pas à la tradition culturelle du pays national. Il ne faut pas non plus confondre la pensée intellectuelle avec la pensée politique, même si elles sont intimement liées particulièrement dans la préparation et l’élaboration d’une bonne théorie politique qui convainc. Une élite politique, œuvrant sur le terrain de la pratique et aspirant à gouverner, rencontre toujours des impondérables et des difficultés ; or la politique est une suite interrompue de moments difficiles qui la portent parfois à changer de cap, au gré des conjonctures. Une élite intellectuelle est plutôt stable dont le socle est la raison, l’objectivité, la pensée critique et la connaissance scientifique dont elle enseigne dans les facultés au service de la communauté estudiantine. En principe, l’élite intellectuelle ne varie pas au risque de s’aliéner sa réputation ; sa nature de classe la porte parfois à préférer une doctrine qu’à une autre, mais cela ne lui ôte pas pour autant in fine sa culture et son art. Il est avéré que la plupart des femmes et des hommes de lettres appartiennent à une classe sociale soit par hérédité génétique, soit par cheminement ou par éducation. 

A la rigueur on peut reprocher le secteur intellectuel haïtien de ne pas s’être assez organisé au plan structurel pour se constituer comme classe d’avant-garde, avec en appui ses productions littéraires, historiques et artistiques qui lui assurent de l’assise et de l’audience dans la société. L’existence même des Universités (publique et privée) prouve à plus d’un titre qu’il existe des femmes et des hommes qui possèdent un savoir intellectuel prodigieux et qui servent la cause des facultés, des décanats et des rectorats. Les Universités sont-elles mêmes le creuset de la population universitaire et académique du pays. Il nous semble cependant qu’il manque cruellement des critiques littéraires, des exégètes compétents et indépendants qui sont appelés à analyser la pertinence des œuvres produites, quelle qu’en soit la nature des sujets qu’elles traitent. Un problème crucial auquel les intéressés doivent se pencher et résoudre, aux fins d’encourager la production dans tous les domaines de la vie nationale. Loin de chercher à sous-estimer les valeurs dont la nation dispose, il faut plutôt poser la question suivante devant la conscience des uns et des autres : Pourquoi Haïti et son peuple sont-ils la risée du monde, en particulier de l’Occident ? Les faits, les vérités et les contrevérités méritent d’être connus, élaborés et étayés par des arguments pertinents ; que la conspiration du silence cesse une fois pour toute. Ce qui vient d’être dit forme l’esquisse qui va faire l’objet de la conclusion de notre contribution à la situation délétère que traverse le pays national actuellement.

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Conditions psychologiques de la population de Port-au-Prince – L’état mental des habitants est marqué par la crainte, la peur, l’angoisse et l’incertitude. Les masses haïtiennes ont toujours été ignorées ; elles subissent la maltraitance sous toutes ses formes : exploitation dans les usines et dans les fermes de production, des vexations, des humiliations et des agressions. Elles sont les premières victimes des catastrophes naturelles telles que des épidémies et des maladies contagieuses, des inondations, des cyclones, des tremblements de terre, etc. Nos masses populaires et paysannes sont perçues comme des cobayes propres aux laboratoires d’expérience. Aujourd’hui, à Port-au-Prince la capitale nationale d’Haïti, les peuples des agglomérations urbaines, semblables à des camps de concentration, sont la proie des bandits armés : ils sont forcés d’abandonner leurs maisons pour aller vivre sous des tentes de fortune, y sont entassés dans des conditions de promiscuité honteuse pendant qu’ils sont exposés à la chaleur étouffante et aux pluies saisonnières. Tandis que ce nouveau terrorisme s’exécute au vu et au su des dirigeants au plus haut sommet de l’État qui n’éprouvent aucune compassion ou indulgence envers les victimes.

État d’esprit de la bourgeoisie et de son Église – Les nantis d’Haïti et le clergé catholique vivent toujours dans un état psychologique stable. Ils ne sont point troublés par la situation chaotique des déclassés qu’ils considèrent d’ailleurs comme des excroissances de la société ; ils vivent sans retour dans leur confort bourgeois et mangent à la fourchette et au vin. Du cognac et du champagne, ils s’en régalent lors des randonnées culinaires qu’ils organisent dans les jardins d’agrément d’arrière-cour au nom de la paix civile bourgeoise. Ce monde se considère comme un espace sublime, duquel les siens prennent part ; il condamne la masse des pauvres au précariat perpétuel. En réalité, le couple fidèle Bourgeoisie-Église semble s’être vacciné contre le progrès social humain. 

État d’esprit de la classe politique et de la société civile – Ce monde-là ne s’inquiète pas de la catastrophe humaine actuelle, il en est le créateur par excellence. Leurs membres sont les fervents partisans de la formule égoïste : « ôte-toi delà que je m’y mette ». Ils ont chassé du pouvoir le Premier ministre Docteur Ariel Henry pour prendre sa place. Ils connaissent mieux que quiconque le pouvoir de la corruption et son corollaire immédiat l’impunité, deux facteurs néfastes par lesquels les femmes et les hommes traditionnels gouvernent Haïti depuis la nuit des siècles. Ils connaissent également par cœur les trois principes classiques qui concourent au succès et à la réussite des politiciens conservateurs : absence de l’égalité constitutionnelle, absence de légitimité populaire et, ce qui est le plus important, absence de programme de gouvernement. Parce que le système s’est engagé dans un processus permanent va-et-vient : des dirigeants routiniers s’en vont, des dirigeants semblables s’en viennent. 

Le seul argument que le consortium politique-société civile se prévale, c’est la reconnaissance officielle par la communauté internationale : un sésame magique qu’ils héritent d’ailleurs de leurs Aînés qui provoquèrent à dessein la première occupation impérialiste américaine de 1915. Depuis cette époque dite « Génération de la gifle », prétendante ou prétendant à la magistrature suprême de l’État d’Haïti s’assure au minimum qu’elle ou il a dans sa poche un des pays de l’Occident collectif au rang duquel arrive en tête d’affiche les États-Unis d’Amérique qui font et défont les présidents en Haïti. L’actuel Conseil présidentiel de transition/CPT représente la synthèse des partis traditionnels (« rat do kale »), il est composé de neuf (9) membres dont 3 « dwèt long siperyè 3 jou avan chat ». Ils sont donc fiers d’être au sommet de l’État, à part quelques brouille entre copains corrompus pour des postes de ministre, d’ambassadeur et de directeur général. Ils n’ont ni honte, ni peur, ni crainte de culpabilité ; le système est cousu sur leur aune. Par analogie, « Génération de la gifle » est peut-être une belle expression au point de vue littéraire, mais elle demeure sans conséquence dans le vécu des élites bourgeoises haïtiennes qui sont à l’origine des causes endogènes et exogènes à la fois, et qui continuent de boire le calice de la honte.

Comme annonçé tantôt, une élite intellectuelle, qui jouit d’une bonne réputation dans la cité, doit être en capacité d’intervenir, de proposer et d’exécuter. Elle a la fonction et le devoir moral d’intervenir pour arrêter le désastre politico-intellectuel qui a engendré le drame national endémique. L’élite intellectuelle a pour théâtre les débats publics, les conférences-débats et les causeries en vertu desquels elle ne peut que gagner en confiance, en compétence et en créativité. Nous nous abstenons de l’opportunité des colloques qui sont moins utiles dans notre capharnaüm politique actuel. Voilà où nous voulions en venir, et nous assumons pleinement notre propos.

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